Requiemachine

Théâtre Nanterre-Amandiers

  • Date Du 22 au 30 novembre 2014

Marta Gornicka présente, avec Requiemmachine, un spectacle âpre et puissant. Toute la dramaturgie semble résider dans lidée dun face-à-face sans concession : face-à-face entre le chœur et le public, entre le chœur et le metteur en scène, entre le chœur et sa conscience, entre lindividuel et le collectif, entre le travail et le chômage, entre le langage et les limites du langage. Pendant longtemps, aucune réponse ne semble surgir de ce frottement vécu dabord comme une annulation. Mais le système scénique, poussé dans ses retranchements, au bord de limplosion, finit par fournir une belle étincelle.

 

Marta Gornicka, très attachée au travail de chœur, met en scène son projet dramaturgique dés l’entrée des interprètes. Une petite armée en légère foulée prend place sur le plateau et les degrés qui le compose. On se trouve donc, dés le début, face à une foule qui nous renvoie à nous-mêmes. Le face-à-face est dérangeant, permanent, et il en sera ainsi tout le long du spectacle.

Le texte provient de l’œuvre de Vladislaw Broniewski, poète engagé dans de nombreux conflits, qui a connu les très difficiles débuts du vingtième siècle en Europe de l’Est, et les guerres qui ont opposé la Pologne à ses voisins. L’écriture, teintée d’une véritable révolte et de convictions communistes, peut faire penser au langage d’Heiner Müller dans Tracteur : un discours lucide sur l’homme face à un destin qu’il veut reprendre en main ; le travail, présenté d’abord comme libérateur s’y révèle être un puissant objet d’aliénation. Et s’il y est opposé au chômage, les deux finissent par se faire face et se confondre dans une même angoisse.

 

Ici, pas de soliste, et les rares prises de parole individuelles, toujours teintées d’humour, sont vécues comme des soulagements. Ces légères chutes de pression évitent l’explosion du moteur, même si l’expression de l’individualité humaine n’apparait qu’à titre de pause café dans la grande entreprise. Puis la machine du monologue intérieur repart, inexorable.

Le chœur est comme livré à lui-même, il s’agit d’un ensemble, et non d’un collectif. On peut penser, à voir en face de nous cette foule inquiétante, prête au travail comme à la guerre, que les excès de l’Union soviétique et de tout autre système totalitaire sont peut-être nés de ce léger malentendu verbal.

C’est un chœur qui ne paraît pas libéré de son surmoi, puisque le seul véritable soliste semble être le chef de chœur, la metteure en scène elle-même, qui dirige son groupe depuis un promontoire placé au milieu des spectateurs. Le cordon ombilical n’est pas coupé, la foule est prisonnière de sa propre conscience, et les interprètes prisonniers de leur metteur en scène. L’idée d’un face-à-face aliénant atteint ici une nouvelle dimension, au sein d’une mise en abyme peut-être involontaire.

Le chœur, sans soliste en son sein est vécu comme une individualité qui ferait foule, sans langage et sans yeux, une foule qui ne peut que se constater, attendre la parole d’un chef, suivre le mouvement, pour le meilleur mais plus souvent pour le pire. Notre tête individuelle est présentée comme monomaniaque. Elle enferme dans sa boîte crânienne les clameurs aveugles d’un stade de foot, elle est lucide sur ce qui la dérange, mais ne possède pas le langage qui la ferait sortir d’elle-même.

 

Tout se passe comme si le spectacle tout entier nous affirmait que la poésie, poursuivie mais rarement trouvée, serait le premier des dialogues, celui de l’intérieur, qui libérerait notre conscience embourbée dans la nécessité du travail et la fatalité de la guerre.

C’est un curieux spectacle, oscillant constamment entre recherche d’une forme de chœur originel, (réel ou fantasmé) et un acte performatif ultra-contemporain. Deux formes pures se rejoignent et s’annulent presque, tant le résultat est à la fois puissant et âpre, difficile à soutenir.

La poésie n’est présente que comme infime possibilité de libération, petite étoile dans la nuit noire de ce chœur humain. À nous de la poursuivre. Mais l’encouragement prodigué est lucide et sans pitié. Ce ne sera pas facile.

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