La Mouette

Théâtre des Quartiers d'Ivry

  • Date Du 3 au 30 novembre 2014
  • Mise en scène Yann-Joël Collin
  • Traduction André Markowicz et Françoise Morvan
  • Collaboration artistique et technique Nicolas Fleury et Thierry Grapotte
  • Avec Alexandra Scicluna, Benjamin Abitan, Cyril Bothorel, Sofia Teillet, Sharif Andoura et Pascal Collin (en alternance), Catherine Fourty, Maria Cariès et Sandra Choquet (en alternance), Yann-Joël Collin, Christian Esnay et Eric Louis (en alternance), Xavier Brossard, Nicolas Fleury, Thierry Grapotte
La Mouette - Photo de Christian Berthelot

Loin d’avoir du plomb dans l’aile, La Mouette de Tchekhov (1860-1904) mise en scène par Yann-Joël Collin, s’envole au Théâtre des quartiers d’Ivry. Légère et piquante que cette mouette-là !

 

Le résumé d’une pièce de Tchekhov, c’est quelque chose

L’intrigue de cette pièce, l’une des plus montées de l’auteur,se joue dans la campagne russe de la fin du XIXè siècle. Propriété familiale de Sorine et de sa sœur Arkadina, elle accueille chaque été le petit monde que constitue cette famille. Cet été-là, Tréplev, fils de la célèbre actrice Arkadina, entreprend de présenter à ce public restreint une pièce d’un genre nouveau qu’il a écrite et mise en scène. La jeune Nina, insouciante et charmante en est l’interprète criarde et hallucinée. « C’est décadent ! » s’exclame Arkadina alors que la représentation est en cours. Vexé par la moquerie et le manque de reconnaissance de sa mère, Tréplev met fin à son supplice et congédie l’assemblée. Comme si le désaveu de son talent ne suffisait pas, Nina dont il est amoureux, se détourne de lui pour lui préférer Trigorine (interprété par Yann-Joël Collin), écrivain réputé et amant d’Arkadina. Elle voit en lui le modèle fascinant du créateur accompli qu’elle aimerait devenir. Jeune et naïve, cette mouette devient la proie de celui qui, très tôt, lui annonce son destin tragique, son ambition brisée en plein vol.

 

La condition de l’artiste est centrale dans La Mouette, traitant du travail créateur, de l’œuvre d’art, de la confrontation entre l’ancien et le nouveau et du fossé qui se creuse parfois entre son idéalisation et la désillusion (incarnée par Nina). Entre Arkadina, actrice sur le déclin, Tréplev l’écrivain incompris, Trigorine le glorieux, Nina la fougueuse, Sorine le vieillissant qui n’a pas vécu sa vie, Dorn le médecin qui ne l’a que trop vécue, la jeune et triste Macha toute de noire vêtue et résignée au mariage avec un instituteur qu’elle méprise, et d’autres encore, Tchekhov nous dresse une galerie de personnages aussi humaine qu’elle nous en montre des êtres bancals et effrayés par le passage du temps. Deux ans plus tard, nous les retrouverons, témoins d’un temps qui n’a pas rendu grâce à leurs aspirations. Tréplev, à peine saisi par un commencement de succès, constate que son écriture est devenue mécanique, méthodique, à l’image d’un Trigorine qu’il exècre. Le retour troublé de Nina, la mouette du lac que Moscou a déplumé de sa superbe finit de l’achever. Le suicide de Tréplev clôt la pièce. Il n’est pas un drame, pas même un événement, mais l’inéluctable qui rétablit un calme orageux.

 

Théâtre en cours

« C’est à une représentation traitée comme une répétition, une fabrication de théâtre en direct que nous vous convions », dixit le metteur en scène.

Alors que nous entrons dans la salle, nous découvrons un rang banalisé au centre duquel une table, celle du metteur en scène au travail. Effectivement celui-ci y est installé, feuilletant le texte de La Mouette avant d’annoncer comme on annoncerait aux convives de se mettre à table, que le théâtre va être servi et partagé. Dans ce théâtre, livre en mains, on lit les didascalies et on y fait les présentations entre personnages, acteurs en ayant la charge et spectateurs heureux d’en faire la connaissance. Nul autre décor que le petit théâtre de tréteaux qui servira plus tard d’écran de projection, la mise en scène de Yann-Joël Collin proposant de faire éclater les murs de la propriété et du poids qu’elle exerce sur les individus pour nous intéresser de très près aux individus eux-mêmes. Sur scène, dans le public, dans les cintres, dans les coulisses comme dans le hall du théâtre via un dispositif vidéo manipulé en direct par les comédiens, ça joue de tous côtés. Où qu’ils soient, ils ne peuvent échapper aux regards mais semblent pourtant les rechercher. Alertes et toujours en représentation, ils sont en demande de notre regard sur eux, de notre intérêt pour leur personne et leur misère. Leur agitation et les nombreuses adresses au public, de même l’utilisation de la vidéo et du gros-plan comme moyen de créer une proximité entre eux et nous instaure un rapport de séduction. Effet d’autant plus visible chez Arkadina qu’elle cherche auprès des autres la validation d’une beauté, d’une jeunesse et d’un talent éternels. Plutôt que d’abattre un jugement sur ces personnages, c’est au contraire un sentiment de tendresse que l’on nourrit à leur égard. Derrière leurs tentatives de séduction se laissent entendre leurs appels au secours. À l’instant où nous consentons à les regarder et à les écouter c’est comme un arrêt provisoire du temps, un répit, permettant de suspendre pour un court moment l’angoisse de la vie. Au cœur de cette économie scénique, on se croirait être pareil à l’auteur faisant face aux personnages qu’il a imaginés, responsable quand ceux-là lui demandent attention. Médecin de campagne avant d’être écrivain, Tchekhov ausculte ses personnages comme le praticien le ferait sur ses patients, de près tout en conservant la distance nécessaire, pudique. C’est d’ailleurs l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) de Claude Bernard qui a inspiré Zola et le réalisme, lui permettant de décrire les comportements sociaux comme s’il s’agissait d’une expérimentation scientifique.

 

Qui a dit que Tchekhov était grââve

Bien que La Mouette soit une comédie, elle a souvent été lue comme un tragédie tant la vie de ses personnages est rongée, pleine de peur et de regrets. Chez Tchekhov, le tragique côtoie de près le comique. Lorsqu’Arkadina prend à parti le docteur et lui demande laquelle des deux entre la jeune Macha et elle-même semble la plus jeune, la situation est absurde et provoque le rire. C’est pourtant tout sauf drôle de voir cette femme refusant obstinément de constater les marques du temps sur son corps et son succès. L’ingéniosité de la mise en scène et du jeu des comédiens réside dans la façon très sérieuse qu’ils ont de se pencher sur leurs personnages, de se mettre à leur hauteur tout en jouant littéralement avec la pièce. Tout cela ressemble à un jeu, joyeux et convivial, à l’image de la partie de loto à laquelle nous sommes invités à jouer. À un rythme lent, une diction grave et maîtrisée se substituent un rythme haletant et un jeu frivole. L’air grave qu’on donne souvent à La Mouette est un choix, une option, mais certainement pas une nécessité et encore moins une fidélité à l’écriture du dramaturge russe. Révélée par le jeu fiévreux de comédiens talentueux, la portée comique de la pièce peut s’exprimer, au grand bonheur des spectateurs. Yann-Joël Collin entend ainsi faire la nique aux préjugés que l’on peut fournir à l’encontre de Tchekhov. Alors que la fable peut n’être perçue que comme un prétexte à révéler le vide existentiel d’une bourgeoisie en décrépitude, Yann-Joël Collin semble réhabiliter la fable et sa portée narrative, parvenant à nous tenir en haleine pendant près de trois heures. Cet appétit qu’ont les comédiens pour la pièce et les personnages qu’ils dévorent avec générosité, provoque, lorsque Tréplev se tue, une dépressurisation violente. Le vide qu’on tentait d’évincer est revenu, qui s’empare à nouveau de l’espace et des personnages esseulés de l’un d’entre eux.

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