Fugue en L mineure

Théâtre de Belleville

  • Date Du 2 au 18 novembre, reprise du 15 au 21 décembre

Prix du public au concours du Théâtre 13 la saison passée, Fugue en L mineure, première pièce de Léonie Casthel, et première mise en scène de Chloé Simoneau, propose un séduisant voyage dans l’intimité d’une adolescente, permettant de redonner vie et énergie aux questionnements autour du genre, loin des stériles affrontements idéologiques.

L’adolescence, le sexe et le genre, le viol, en particulier conjugal, les préjugés sexistes, les tabous et interdits, le débat éternel autour de la mini-jupe, la sexualisation précoce du corps des jeunes filles, la prostitution et le travestissement : à lire cette liste sommaire des thèmes abordés par la pièce, on aurait plutôt tendance à y aller à reculons, tant ces sujets ont donné lieu à de violentes polémiques. Et pourtant, Fugue en L mineure accomplit le petit miracle de réussir à se mouvoir avec agilité et spontanéité dans pareil champ de mines. Léonie Casthel est parvenue à trouver les mots justes pour reposer ces questions, ceux, simples et directs, d’une adolescente de quinze ans ; Chloé Simoneau, en tirant parfois le spectacle dans l’étonnante direction de la comédie musicale, a su leur donner de la légèreté, sans pour autant rendre la parole superficielle.
L’héroïne, Elle, une adolescente de quinze ans donc, vient de fuguer, et, alors qu’elle traverse la ville à deux heures du matin, finit par échouer sur un banc d’où elle contemple à son aise la faune nocturne. Dans un perpétuel mouvement d’aller-retour entre passé et présent, la pièce propose une sorte de voyage initiatique, retraçant la découverte progressive par Elle des contradictions inhérentes à une société fondée sur la division des sexes, et qui pourtant promeut officiellement leur égalité. Sert de fil conducteur le jeu de miroir entre Elle et son double intérieur : pour ce faire, le personnage principal est incarné par deux comédiennes, dont une seule interagit véritablement avec les autres, tandis que la seconde, dont le personnage n’a d’existence que pour Elle, prend en charge les parties plus musicales (sans qu’il y ait à proprement parler de chanson, la musique étant surtout utilisée pour souligner les élans intérieurs de l’héroïne).
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Ce tandem est interprété avec une superbe énergie par Lola Roskis Gingembre, bondissant en tous sens avec l’enthousiasme débordant de la jeunesse d’Elle, tandis que Julie Ménard, jouant le rôle de la voix intérieure, s’inscrit avec finesse dans un registre proche du cabaret – ses costumes alternent entre robe de princesse, tutu noir et ce que nous identifions comme la tenue de Patti Smith sur la couverture de l’album Horses (deuxième clin d’œil en ce sens, puisque le spectacle s’ouvre et se clôt sur une courte reprise de “Because the Night”). Les nombreux autres personnages gravitant autour d’Elle sont incarnés tour à tour par quatre acteurs, qui jonglent avec brio entre les rôles du père, de la mère, de la sœur, de la “bonne” copine, de l’ami d’enfance, et ceux des prostituées (Elle préfère le mot de “pute”, plus doux à l’oreille) et drag-queens qui environnent actuellement le banc où Elle s’est actuellement établie.
Musique et vidéo occupent une place essentielle dans l’économie du spectacle : celle-là du fait de singuliers intermèdes de Sprechsgesang – on déconseillera d’ailleurs aux comédiens, à l’exception sans doute de Julie Ménard, la carrière lyrique – la représentation naviguant en permanence entre le dialogue, le monologue et le numéro chanté ; celle-ci parce qu’elle constitue, notamment par un magnifique travelling à travers des rues nocturnes, l’essentiel du décor, formé de trois ingénieux écrans en franges, que les comédiens peuvent traverser à volonté. Sons, lumières, et dispositifs scénographiques donnent parfois un peu l’impression de partir tous azimuts, mais la mise en scène sait heureusement se faire plus sobre et moins enlevée au moment opportun, à savoir la confrontation décisive entre le père, aussi sexiste qu’aimant, et la mère, dont tant d’années de mariage paraissent avoir eu raison de la vitalité.
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Si l’on regrettera ainsi quelques maladresses et effets comiques un peu faciles, ces détails se pardonnent d’autant plus aisément qu’une énergie enthousiaste et contagieuse semble animer de part en part la pièce, grande bouffée d’air frais dans les débats actuels. Nous n’en demandons pas plus.

crédit photo : Nicolas Drouet

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