Nothing Hurts

Autres théâtres

  • Date Du 28 octobre au 3 novembre 2014
  • Au Triton (Les Lilas - 93)
  • Texte Falk Richter
  • Traduction française Anne Monfort
  • Mise en scène Marie Fortuit
  • Avec Marie Fortuit, Cyrielle Le Coadic, Nessim Kahloul, Christophe Hammarstrand
  • Scénographie et lumière Jacques-Benoît Dardant
  • Création sonore Christophe Hammarstrand
Nothing Hurts

 

Pour sa première mise en scène, Marie Fortuit, de la compagnie Théâtre A, a choisi Falk Richter, auteur allemand contemporain. Si la nature du texte, ensemble de mots et d’images explosant en fragments, peut requérir de la part du spectateur un certain effort d’attention, afin justement de relier ces éclats et d’en faire émerger le sens, le jeu de collisions qui s’en dégage, porté par un formidable flux qu’alimentent les trois comédiens et le DJ présent sur scène, le justifie plus que pleinement.


Un homme et une femme se trémoussent en riant, derrière du plexiglas, sur fond de musique techno. Noir. Une femme entre, en pianotant sur un ordinateur qu’elle porte d’une main. Solitude. Et puis elle se met à parler, d’une langue déconcertante, où mots et expressions viennent s’entrechoquer à la suite des autres, sans véritable lien apparent. Une fois la surprise initiale passée, on constate peu à peu que certains fragments semblent revenir, et constituer des réseaux d’échos et de correspondance. C’est alors que l’écriture de Falk Richter peut commencer à déployer toutes ses richesses : si l’on serait bien en peine de relier tous les atomes de signification qui défilent, il est néanmoins indéniable que tout cela dit quelque chose, de mystérieux, d’intime, et de puissant.


Deux femmes, une réalisatrice, semble-t-il, et une journaliste, occupent, tour à tour ou simultanément, la scène, qu’un homme rejoint parfois, tandis que le DJ reste quelque peu en retrait dans l’espace. Un accident de voiture les ayant à jamais liées s’esquisse au loin dans leurs dialogues. De la fête que prévoit le texte, il ne reste en fait, dans cette mise en scène, qu’elles seules, et la tension palpable de leurs rapports. Chacune tente d’établir le contact avec l’autre, par les mots, par les corps, et aucune n’y parvient. Tel est le leitmotiv de la pièce : il n’y a pas d’union possible avec autrui, et l’on restera seul, à se débattre dans un torrent de mots, de couleurs et de sons. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer. Les personnages sont hantés par un vide au plus profond d’eux-mêmes, habités par le désir d’un autre corps, tant le leur paraît manquer de matérialité. Alors on se jette sur le monde et sur les autres, dans la quête éperdue d’une coprésence.


Or le langage échoue à créer un quelconque contact avec autrui, les mots de l’un ne font pas sens pour l’autre, et l’on ne peut que les répéter, trébucher, retomber et recommencer, sans que jamais parole n’atteigne son destinataire. Dans cette hébétude, l’éphémère union des chairs pourrait offrir une forme alternative de recherche de l’autre, mais elle s’avère, sinon illusoire, du moins rapidement décevante, car alimentée par un désir érotique, violent, cruel, qui, bien qu’il puisse apporter une certaine satisfaction, empêche en définitive toute constitution d’une intimité commune. On s’envoie des “je t’aime” à la figure tout au long de la pièce, comme autant d’appels résonnant dans le vide.

 

BIBIANA mais on est proches

SYLVANA je veux dire

d’accord on est proches

mais je veux dire mon dieu

je veux dire

proches proches

vraiment proche

proches autrement

oui on est proches

mais

pas proches

BIBIANA mais on est proches

SYLVANA oui je sais

mais je veux dire

je ne sais pas

je veux dire

quelque chose d’autre

proches autrement

autrement merde

BIBIANA tu veux dire qu’on devrait

coucher ensemble ?

SYLVANA non

je ne sais pas

L’autre recontre, c’est celle des choses, contre lesquelles on se jette, encore et encore, jusqu’à détruire son propre corps, faire jaillir le sang et n’être plus que pièces de chair écrabouillée. Il n’y a pas de douleur (nothing hurts, nous annonce-t-on), car il n’y a pas non plus d’amour : tout cela n’est qu’une expérience, artificielle, que l’on pratique à distance, éventuellement en la filmant, et principalement en la racontant. Au fond de ces blessures que l’on s’inflige à soi et aux autres se découvre finalement la sérénité absolue de la mort, neige qui tombe en soi et apaise toutes les brûlantes souffrances.


Voilà le lieu paradoxal auquel semblent inévitablement nous conduire les mots : l’extériorité à soi, d’où émerge ce qu’on serait tenté d’appeler une parole du dehors, grâce à laquelle, sans qu’il y ait communication avec autrui, tout peut pourtant être dit.

Nothing Hurts2

Confronté à un tel chaos, le danger serait pour le spectateur de vouloir s’épuiser à garder on ne sait trop comment le fil. Il s’agit bien plutôt de se laisser entraîner, d’accepter de perdre pied, et c’est là que le travail de mise en scène prend toute son importance. L’élément central en est probablement la musique du DJ (Christophe Hammarstrand), dont les boucles superposées constituent un écho évident au système de répétitions du texte. Ce flux quasi-continu permet justement au spectateur de relâcher son attention, et l’emporte, qu’il le veuille ou non. C’est dans l’état de flottement qui en résulte, où l’on échoue à garder en présence tous les éléments des explosions successives du langage, que l’on peut alors tenter de recueillir les éléments du sens.


A cet égard, l’emploi partiel de la vidéo, s’il offre une autre possibilité de distraction, paraît plus discutable, les séquences projetées n’ayant qu’un lien relativement ténu avec ce qui se passe, et surtout se dit, sur scène. A moins que l’intention ne soit justement d’empêcher le spectateur de se concentrer sur le détail des répliques, auquel cas l’effet de perturbation est pleinement atteint – particulièrement par la diffusion en plein milieu d’une scène d’un générique du spectacle, mais la finalité contestable. En revanche, la très grande variété de l’utilisation des lumières, alternant éclairages faussement intimistes et effets de clignotement agressifs, d’autant plus qu’elle sert ainsi, encore une fois, parfaitement le texte, parvient presque à faire oublier l’exiguïté de la salle.


On notera enfin un remarquable travail de direction d’acteur, en particulier en ce qui concerne la diction (celle de Marie Fortuit est admirable), cruciale face à pareil texte. Si bien que nous attendons avec impatience ses prochains spectacles, en espérant qu’ils tiennent toutes les promesses de celui-ci.


crédit photo : Laure-Emma Tanguy

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *