Des années 70 à nos jours / Collectif In Vitro / Julie Deliquet

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du jeudi 2 Octobre au dimanche 12 Octobre 2014

Le Théâtre n’est pas seulement un miroir de la société, il est aussi un microscope. Le Collectif In Vitro, à travers un triptyque mis en scène par Julie Deliquet, devient un outil d’observation sociologique dont la vision est acerbe, précise et efficace.

Un théâtre à la loupe

Le triptyque est composé de trois pièces : La Noce chez les petits bourgeois de Brecht, Dernier remord avant l’oubli de Jean Luc Lagarce et Nous sommes seuls maintenant, une création collective. Le point commun de mise en scène est une table, autour de laquelle se font les négociations, les règlements de compte ou les confessions. Trois repas, trois tableaux, trois époques, (70’s, 80’s et 90’s) et des thèmes qui se croisent : la famille, l’importance de l’apparence, les non-dits, le regret, la fracture sociale. Chaque pièce est un plan-séquence unique, où une situation s’étire pendant l’heure. La jonction entre les trois parties se fait intelligemment par l’esthétique, simple et naturaliste, qui donne une grande cohérence à l’ensemble. L’utilisation parcimonieuse de la vidéo permet une belle immersion, même si parfois son utilisation laisse un peu perplexe.

La pièce de Brecht donne le ton : nous assistons à une véritable expérimentation sociologique. Le quatrième mur est rarement brisé et les personnages, archétypes sociaux, sont tous très finement travaillés. Ils se déchirent devant nous sans le moindre scrupule. Le jeu d’acteur est particulièrement impressionnant chez certains, surtout quand on voit les mêmes comédiens incarner le long des trois tableaux des archétypes radicalement différents. On ne peut qu’admirer la performance du dernier tableau, qui est en fait une scène totalement improvisée d’un dîner dans une famille bourgeoise-bohème, virant au drame. Le Collectif In Vitro a pris le parti d’une peinture de mœurs naturaliste dont la parole est droite, quotidienne, réaliste et le résultat est élégant et tenu. On explore alors les bouleversements qu’a connu la Famille européenne après la révolution des années 70 ainsi que la présence toujours aussi virulente des stéréotypes sociaux, tous aussi présents dans la bouche de ceux qui prétendent s’en émanciper.


De l’élégance de la critique sociale

Travail sérieux et virtuose, ce triptyque est solide, efficace et nous place parfois dans un véritable sentiment d’angoisse physique et sociale. Cependant, le parti pris d’un quatrième mur quasi-omniprésent peut parfois devenir asphyxiant, si bien qu’on a l’impression que l’histoire se construit sans se soucier du public. La volonté de cohérence peut également être un peu déroutante. Elle donne une couleur unique à tous les tableaux et gomme les véritables rebondissements. On se surprend alors à attendre que quelque chose se passe enfin. Si une pièce de théâtre peut être une œuvre cohérente et rythmée, elle doit aussi offrir un vrai nœud dramatique. La création collective finale, Nous sommes seuls maintenant, est la plus représentative de cette carence. Un dîner familial anxiogène s’éternise sans pour autant qu’il s’y passe quelque chose. A force de voir les personnages mouliner dans un conflit bancal, le public finit par se perdre et l’explosion finale du père paraît décevante au regard de l’anxiété développée pendant l’heure et demie entière.

Le Collectif In Vitro ausculte au vitriol le monde bourgeois-bohème qui est née après la révolution des années 70. Le résultat aurait pu être plus affiné. La peinture peut parfois sembler caricaturale et même parfois maladroitement accusatrice. Si le théâtre est un reflet de la société et un outil politique, il peut aussi montrer à quel point les classes sociales et les divisions qu’elles entraînent sont factices et malléables. Chez Shakespeare, une princesse devient un valet, un fou devient un roi, un prince un nigaud. Chez Brecht, les bourgeois n’en sont plus vraiment. Chez Lagarce, le vendeur de voiture est le meilleur des hommes. Cette dernière partie du triptyque n’a pas l’élégance des deux premières, et les caractères tracés sont trop caricaturaux. Personne ne s’élève, personne n’évolue vraiment : tout le monde reste à sa place, sans avoir même essayer d’en bouger. Si c’est bien là le message, est-il bien nécessaire ? Le théâtre, plus que de montrer la société, ne montre-t-il pas ce qu’elle pourrait être ?

Malgré le manque de finesse de la troisième partie qui fait un peu d’ombre à l’œuvre entière, ce triptyque reste le beau travail plein de qualités solides d’un collectif très prometteur.

Crédit photo: Sabine Bouffelle

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