Les Compagnons Butineurs

 

Rencontre avec : Marie Maucorps, metteure en scène.

 

Comédiens : Arthur Amard, Adèle Gascuel, Yannick Gonzalez, Cléa Laizé, Nouch Papazian, Rémi Fortin, Eloïse Sauvion, Flora Souchier, Fanelly Fougère, Léo Duvignon

 

Auteurs: Marie Khazrai, Hector Ruiz

 

Techniciens: Luc Michel, Hugo Lafitte

 

Administration, communication, production : Gil Paon

 

Interview effectué le 15.05.14, Cartoucherie de Vincennes

 

Quand on observe la ruche des Compagnons Butineurs, on voit tout d’abord une joyeuse anarchie. Des abeilles s’agitent dans tous les sens, se bousculent et s’entremêlent pour créer tour à tour des micro-événements ludiques, tragiques ou incongrus. Contempler la ruche des Compagnons Butineurs, c’est se rendre compte que l’animation et l’initiative personnelle de chacun constituent les pièces nécessaires et irremplaçables d’un puzzle défait, reconstruit puis remanié au fil des idées et des conditions matérielles de création. Artistes et petites mains construisent de bric et de broc un objet théâtral singulier dans un seul objectif : récolter le miel de leur création et le partager avec un public varié. C’est dans la grande prairie du Théâtre de la Cartoucherie que j’ai l’occasion de rencontrer Marie Maucorps, metteure en scène des Compagnons Butineurs.

 

 

Les Abeilles…

C’est en première année de classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon en 2008 que l’aventure des Compagnons Butineurs commence. Dans ce cadre, l’enseignement de la pratique théâtrale manque d’ampleur et d’espace. Ils décident alors de lancer un appel général à toute la classe pour créer eux-mêmes leur propre théâtre: un théâtre de mise en commun et de partage des savoirs.

 

« Onze personnes sont venues ce jour-là. On a commencé à travailler ensemble et à partager les expériences qu’on avait acquises par ailleurs. Pour ma part, j’avais déjà suivi un atelier de pratique théâtrale en Normandie pendant neuf ans, c’était déjà quelque chose que je pouvais apporter au groupe. Cette séance de répétition du vendredi soir est devenue systématique. Chaque semaine, une personne était chargée de diriger la séance et de faire travailler les autres avec des exercices qu’elle maîtrisait. »

 

Ce travail commun du vendredi soir n’a pas plus d’ambition que de permettre à chacun de développer sa pratique théâtrale et de s’enrichir des nouvelles méthodes proposées par les autres. Au fil des séances, un groupe se forme et des envies font jour.

 

« Au bout d’un moment, on s’est posé la question de savoir si on voulait monter quelque chose, donner une représentation publique de ce travail. Fallait-il monter un texte ? Pour cela, nous étions confrontés à deux difficultés. La première, c’est que sur les onze personnes, il n’y avait qu’un garçon. La seconde, c’est que nous étions nombreux et que nous voulions autant jouer les uns que les autres. Il nous paraissait important que chacun puisse s’exprimer comme il le souhaitait et jouer le rôle dont il avait envie. Il fallait alors que nous écrivions ce spectacle. »

 

Les Compagnons se mettent alors à écrire. Ils remanient leurs textes en fonction des improvisations et de leurs interactions. Puis ils bricolent, ils mélangent et font fusionner des trames narratives les unes avec les autres pour construire un spectacle qui fait entrevoir les facettes de onze visages  singuliers et anonymes. C’est ainsi que naissent « les abeilles ».

 

« Les abeilles, ce sont des personnages qui sont là pour agir et faire fonctionner le spectacle en cours. Elles s’empressent d’amener un décor, s’habillent très vite pour faire un personnage qui passe. Elles disparaissent, puis réapparaissent pour faire tout autre chose. Les abeilles sont aussi là pour embarquer le spectateur dans une histoire. Elles interagissent directement avec lui pour le mettre en lien avec les comédiens. Elles nous rappellent aussi que nous sommes au théâtre et que nous ne parlons pas d’autre chose que du monde présent. »

 

Les abeilles déboulent, déambulent et bourdonnent de toute part. L’enjeu est alors de structurer la compagnie, son énergie et ses idées en un projet cohérent et durable. Concevoir et mettre en place une armature solide et flexible est la seconde ambition des Compagnons Butineurs.

Cassandre dans la rue 1

La cire…

A travers cette première étape de travail commun, les Compagnons Butineurs ont l’occasion de s’essayer dans différents rôles. Comédiens, écrivains, musiciens ou administrateurs, certains finissent par trouver leur place, d’autres cherchent encore. Il y en a qui quittent la compagnie, d’autres qui l’intègrent. Marie Maucorps devient metteure en scène. La compagnie prépare alors sa transition entre amateur et professionnel. Ils se confrontent cependant à un certain nombre de questions.

 

 « Tout d’abord, tout le monde ne veut pas forcément être professionnel. Il faut donc que nous réadaptions les projets en fonction des volontés d’implications de chacun. Ensuite, nous sommes à l’âge où l’on peut entrer dans les grandes écoles nationales de théâtre. Certaines personnes de la compagnie y sont déjà, d’autres veulent tenter leur chance. Ces écoles sont aux quatre coins de la France, ce qui crée de vrais soucis matériels. Cela veut dire qu’il faut travailler à distance, les weekends, faire des résidences et des tournées pendant les vacances d’été. Disons que le rêve actuel de la compagnie est d’ancrer son projet global sur le plus long terme. C’est-à-dire que chacun puisse faire sa route, se construire, s’épanouir, pour revenir ensuite, s’il le souhaite, avec de nouvelles choses à partager. On ne peut pas se contenter de s’enfermer tous ensemble et de nier la réalité autour. Il faut que les gens continuent de se former pour faire grandir la valeur artistique du travail. Il faut aussi que la compagnie soit suffisamment flexible pour survivre et s’adapter à ces changements.»

 

Permettre à chacun de développer pleinement ses capacités, mais aussi s’adapter à la réalité économique du spectacle vivant est un des défis actuel des Compagnons Butineurs. Ils ne cessent pour autant de créer pour continuer de partager avec le public le miel de leurs créations.

Cie Les compagnons butineurs-35

 

Le Miel…

Cassandre est un personnage de la mythologie grecque dont aucune tragédie propre est parvenue jusqu’à nous. Enfermée dans des rôles secondaires, sa tragédie est de ne jamais être prise au sérieux par sa famille et le reste de la cité. Parce qu’elle a refusé son cœur à Apollon, il la condamne à prédire des événements apocalyptiques sur le point d’arriver, sans que jamais personne ne la croie. Les Compagnons Butineurs s’emparent du personnage de Cassandre en lui donnant cinq voix.

 

« Nous avons basé notre travail sur différents matériaux. Tout d’abord, Adèle[1] s’est mise à récolter un nombre incalculable de textes sur Cassandre et à ainsi reconstituer une mosaïque du personnage à travers la littérature. Ensuite, nous avons lancé un appel général à tous les comédiens de la compagnie pour qu’ils nous envoient des textes de leur production sur le sujet. Enfin, nous savions que nous voulions jouer cette pièce dans la rue. Partir de la situation concrète de la rue a vraiment compté lors du travail de répétition. »

 

Le défi des Compagnons Butineurs est de mettre en commun, faire fusionner puis remanier l’ensemble de ces textes pour les mettre à l’épreuve du regard et de la participation des passants.

 

« J’ai tout de suite mis les comédiennes en situation. Je leur ai dit « Vous êtes toutes Cassandre. Vous êtes dans la rue. Vous devez convaincre à tout prix les gens qui passent de vous écouter et de vous croire ». Et malgré elles sont nés cinq personnages avec leurs singularités et leurs contradictions. J’ai trouvé intéressant de les garder toutes les cinq pour faire entrevoir la complexité du personnage et ses résonnances actuelles. »

 

En effet, le personnage de Cassandre ne se contente pas de faire état de sa propre tragédie. Il parle d’une femme qui, enfermée dans sa condition, ne parvient pas à impacter les décisions d’une société dirigeante. Il parle de la censure et de la démagogie mises en place par un pouvoir aliénant. Il met enfin en lumière l’attitude contradictoire des habitants de la cité face à ce qu’ils décident de croire ou de ne pas croire.

 

 

Cassandre est le premier projet conséquent de la compagnie : plus de 60 représentations ont eu lieu entre 2011 et 2014. En 2011, le spectacle tourne dans la rue en Auvergne. Il se diffuse ensuite en « version salle » dans des festivals étudiants comme « Nanterre sur Scène » ou « Ici et Demain ». Les Compagnons Butineurs participent au Festival International d’Arras en 2013 et reçoivent le Prix du Public. Ils créent ensuite leur nouveau projet Hippocampe sur la mémoire de la guerre d’Algérie qui se joue dans le festival « Printemps de la création » à Paris en 2014. Faire du théâtre engagé, mis en situation dans monde présent, est constitutif de chaque projet de la compagnie. Dessiner les contours d’un objet théâtral singulier ne suffit pas à ces joyeuses abeilles. Il faut l’ancrer dans le présent pour avoir un impact sur  le monde. Il faut créer un espace de respiration entre le public et les artistes pour que le spectacle se réinvente à chaque représentation.

 

Hippocampe

 

 


[1] Adèle Gascuel, comédienne des Compagnons Butineurs

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