Special 1.1

Autres théâtres

  • Date 14 juin 2014 au Point Ephémère, festival "Petites formes D-cousues"

Le Souffleur a récemment décidé de s’intéresser à quelques compagnies de manière plus suivie. Ce processus permettra, peut-être, de mieux appréhender un projet ainsi que de faire évoluer le regard porté sur lui. Ici, il s’agit du tout nouveau collectif W.O.R.K ? formé du noyau de la compagnie lfb, précédemment animée par Guillaume-van Roberge et Lilli Garcia-Gomez et d’un nouvel arrivant, Gaëtan Brun-Picard. Ce collectif pluri-disciplinaire est formé de chorégraphes, de comédiens, de musiciens, de performers, d’architectes, de compositeurs… Il a pour objet « la rencontre des langages et de leurs hybridations contemporaines ». Si le spectacle discothèque dont vous pouvez lire la critique ici était un récit de l’intime, Special 1.1 peut se comprendre comme un manifeste artistique et politique, une tentative de faire se rejoindre cet intime si patiemment abordé et la répercussion de son pendant négatif, l’ego, dans les questions de société.

 

 

Danseurs et comédiens attendent dans un coin au fond de la salle. Guillaume-van Roberge, en maître de cérémonie, attend lui aussi derrière consoles et instruments de musique que le public ait fini de s’installer. L’espace qu’il occupe est comme une tour de contrôle, qui le met face au public et le protège de lui. Le spectacle commence, et les interprètes se placent dos au mur, face au public. Guillaume-van Roberge annonce la couleur, donne le titre. Le ton est ironique : « there is something special about you » nous dit-il, et se dit-il en résonance. C’est ici le constat de la vanité de l’ego qui est directement, brutalement, acerbement posé. D’entrée de jeu, cette course à l’ego que le spectacle va raconter est définie comme vaine, perdue d’avance, et l’on s’amusera de voir les interprètes la courir quand même, car il semble que dans notre petit monde individualiste, il n’y ait rien d’autre à faire. Guillaume-van Roberge rythme le spectacle par chapitres, et tire des conclusions mi-acerbes, mi-moqueuses sur ce que l’on voit. Durant tout le spectacle les interprètes semblent réagir à ses directions comme des petits animaux humains de laboratoire, perdus dans un labyrinthe de sens. Leur seul pouvoir est la performance artistique et le déploiement de l’ego. Les interprètes forment les notes de la composition de Guillaume-van Roberge, qui agit comme un DJ de l’humain, à la fois troubadour numérique et petit dieu ironique.

 

Le dispositif est intéressant et courageux, car peu d’artistes aujourd’hui osent prendre la parole à titre personnel, comme si les références à des figures tutélaires et le recours à une fausse modestie était la première règle de nombreux spectacles. Mais c’est aussi un positionnement risqué, qui flirte parfois avec la posture. Ainsi, un certain esprit de sérieux domine dans la première partie de cette intéressante danse des egos. Les interprètes avancent, très lentement, vers le public. Un son puissant de tempête les accompagne. Peu à peu, ils se masquent le visage avec un collant qui les anonymisera et les fera ressembler à des braqueurs de banque, mettant ainsi en lien la violence égoïste de leur recherche avec leur vacuité originelle. Mais cette lenteur est compliquée à danser, le sérieux difficile à imposer, et la contingence se venge cruellement des interprètes en leur faisant payer chacune de leurs petites imprécisions gestuelles. Les collants sautent soudain des mains, recouvrant leur liberté, leur naturel bondissant et élastique. Ils forment un contre-point involontaire et comique à cette lenteur qui frise parfois la solennité.

 

Toute la puissance du spectacle réside ailleurs, c’est-à-dire dans les déploiements successifs en réaction au dispositif. Chacun des cadres volontairement minimalistes qui leurs sont laissés sont exploités à toute force, et les interprètes jouent alors comme s’ils mangeaient leur dernier repas. Les déploiements sont drôles et violents ; l’ego s’y déploie à la limite de la pornographie. Un des performers nous fascine avec un solo musical poussé au bout de ses possibilités, solo qui peut rappeler les vocalises sans fin des apprentis-chanteurs de la Nouvelle Star. On assiste à un déploiement jouissif de la vacuité, et les spectateurs plongent dans un grand rire. Mais ce rire nous est à son tour renvoyé dans son caractère facile, quand une bande-son prend notre relais. Les rires qui nous parviennent alors paraissent désespérés, comme s’ils nous donnaient le signe qu’eux-même ne sont qu’une manifestation de l’ego. Mais derrière ce rire, qui agit comme une tentative d’exister à nos propres yeux, réside l’angoisse de n’être pas grand chose, de n’être pas remarquable du tout, et de tenter quand même de faire partie de cette course qui a perdu tout son sens.

 

Un autre déploiement attire l’attention, par sa force comique et tragique, par la tendresse qui naît de sa longueur même. Il s’agit des messages téléphoniques laissés par la maman de l’un des interprètes. Ces messages s’étirent dans des explications sans fin sur la façon dont on remplit une feuille d’impôt, pour finalement se conclure sur une preuve et une demande d’amour. La maman demande qu’on la rappelle, mais on ne la rappelle pas, et les messages recommencent, répétitifs, de plus en plus drôles, et aussi de plus en plus tristes. Elle est seule, et la personne qui compte le plus pour elle ne la rappelle pas, toute occupée de sa course à l’importance. La maman ne comprend sans doute pas grand chose à son enfant, mais elle l’aime. Et ce sentiment de l’autre, cet altruisme lui aussi originel, résonne comme une claque donnée à nos petits egos combattifs et angoissés. Nous oublions l’autre, c’est à-dire l’essentiel.

 

Le message est simple, et risqué dans sa simplicité, mais il résonne et il marque. C’est comme un cri de colère tourné à la fois contre soi-même et contre les autres, qui forment autant de miroirs de notre propre course. Le manifeste est très intéressant car il se positionne comme manifeste. Il se fait parole engageante dans une société qui en manque cruellement. Les interprètes sont à la hauteur de cette ambition, et on souhaite que la question que leur intimité pose à la société continue de se déployer.

 

Special 1.1

Mise en scène / composition / chorégraphie : Guillaume-van Roberge – collectif W.O.R.K ?

Avec : Sarah Bendaoud, Gaëtan Brun-Picard, Laurent Evuort, Lilli Garcia Gomez, Guillaume-van Roberge et Léo Zurfluh

 

Collectif W.O.R.K ? – suivi critique :
discothèque
Special 1.1

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