Bod(ill)ess

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  • Date 14 juin 2014 au Point Ephémère, festival "Petites formes D-cousues"

La culture est source, régulièrement, de divines rencontres. Un petit texte de présentation, un propos qui nous parle, une heure à perdre, et nous voilà parti à la découverte d’inconnus sur le terrain du sensible. Ici, c’est un trio exceptionnel de danseuses qui a ravi mon âme et rassasié pour un moment ma soif de spectateur. Bod(ill)ses est une petite forme dansée d’une heure, dirigée par le Suédois Sebastian Lingserius, et donnée dans le cadre du festival de danse – performance Petites formes D-cousues au Point Ephémère. On y pose la question d’un Deleuze revenu à la vie, qui nous parle de l’expérience de son corps mourant. Ici et maintenant.

 

Une fenêtre ouverte dans une chambre presque noire. Une danseuse nous parle à l’entrée, puis elle entame un mouvement dans l’espace du public. Elle est très présente, et par son retour au plateau, elle nous raccorde à l’expérience que nous allons traverser. Quelques petits cris numériques se font entendre ; des sons grésillés, pixellisés, mais sensibles, qui se faufilent dans la vie. Les danseuses marchent, tentent, errent, cherchent, manipulent des objets manufacturés. Tout cela dans un mélange détonnant de sensibilité et de distance.

 

De la fenêtre passent les cris, les sirènes, la tristesse du monde que Deleuze a quitté. L’extérieur n’est pas, ou plus atteignable, et cette fenêtre se ferme doucement. Nous nous concentrons alors sur notre intériorité. Nous sommes invités à visiter la chambre noire et peut-être vide de nos images intimes. Les trois danseuses errent dans cette chambre, et se battent contre la possession de leur corps par la puissance du spectacle. Elles se battent contre la dictature des images, elles se battent contre leur devenir numérique. Peut-être est-il déjà trop tard ? Peut-être oui, mais les danseuses sont là, et elles vivent, et les spectateurs sont là eux-aussi, peu nombreux, mais ils sont bien là. Et nous vivons tous ensemble, et c’est peut-être un moment de grâce.

 

Elles enlèvent quelques couches des vêtements qu’elles portent comme des peaux. On voit apparaître un Mickey souriant, puis un petit logo Esso. La vision de ces marques est-elle utile au spectacle ? J’en ai douté, tant le propos sur la disparition et l’étouffement du vivant est limpide.

Les corps agissent sur scène comme s’ils étaient orphelins de la pensée du philosophe suicidé. Ce sont des corps qui naissent dans un monde qui ne veut pas de la vie, qui a mis à la poubelle toute pensée discordante, ou pire qui l’a grimée. Le corps du philosophe est réduit à une poupée gonflable du monstre de Frankestein, habillé par les danseuses de tous les objets manufacturés qu’elles se sont passées et repassées durant le spectacle. Les moments les plus forts sont ceux où l’on devine l’impossible sortie des corps, les errances qui laissent ouvertes des possibles qui ne viendront jamais. Puis les corps se tordent, luttent, cernés par des coassements grésillants. Le monde évoqué ici, agit comme un marais géant de la pensée, dans lequel nous coassons comme d’improbables batraciens numériques.

 

Les moments d’étouffement et de souffrance sont paradoxalement moins puissants que les errances, car ils nous font perdre du possible. Pour le dire autrement, ils sont signifiants dans un univers déjà suffisamment clair. C’est d’autant plus dommage que les seules fenêtres sur le monde qu’il nous reste, ce sont ces trois danseuses et tous leurs surgissements.

Mais cet étouffement, cette compression de l’âme trouve sa justification dans le mouvement qui suit. Et c’est un moment dont je me souviendrai longtemps.

Car le contact du regard nous atteint soudain, d’une grande violence dans ce contexte. Les corps errants nous avaient fait oublier la vie intérieure des danseuses, et le feu qui peut à tout moment nous embraser. Les visages des interprètes reflètent alors les expressions des spectateurs qu’elles rencontrent, comme dans une tentative désespérée d’empathie.

C’est un spectacle d’une grande justesse, intelligence, sensibilité. Je verse à son souvenir quelques larmes, qui échappent pour le moment à la numérisation.

 

Bod(ill)ess

Chorégraphie : Sebastian Lingserius

Compagnie Kass Production

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