Outrage au public

La Loge

  • Date du 26 mai au 6 juin

La scène est une nuit étoilée, baignée des bruits de la nuit. Une nuit sans événements. Une nuit où l’on nous parle, ou du moins ou l’on tente de nous parler.

 

Critique à deux mains, par Moïra Dalant et Marion Guilloux (en italiques)

 

Texte écrit en 1966, en réaction aux conventions de l’époque, Handke affichait clairement son désir de provoquer le spectateur, de le placer à un endroit de malaise qui puisse induire, dans la continuité d’une réflexion, un autre possible théâtrale. Un possible qui passerait par le mot, non par sa signifiance et l’image qu’elle mettrait en jeu, mais par la forme brute du mot, comme matériau de voyage « anti-théâtral ».

Se positionnant radicalement « contre », Handke ouvrait la brèche à une nouvelle acceptation de la théâtralité contemporaine, au possible d’un théâtre atonal, d’un théâtre déserté, d’un théâtre nu. Nu oui, vide non. Et ce pourquoi certains se levaient de leurs sièges il y a quarante ans, en guise de protestation, nous laisse vaguement circonspects, en proie à de nombreuses questions :

 

Que sommes-nous quand on s’assied dans une salle pour regarder d’autres que nous sur une scène ? Sommes-nous dans un monde à part,  sommes-nous séparés de ceux que nous voyons s’animer face à nous ? Oui ? ou peut-être que non, pas vraiment. Nous sommes sans doute nous-mêmes et nos pensées restent libres de divaguer et de juger ce que nos yeux voient. Toutefois il semblerait que parfois la fascination et l’émotion prennent le dessus et ce qui se passe sur scène deviendrait alors, pour un instant, plus important que nous. Et si nous disparaissons un peu pour laisser place à un autre monde (à la fois différent et identique à nous), alors tant mieux.

 

Avec Outrage au public, Joachim Salinger met en scène cinq femmes qui nous parlent pendant une heure, tentent de trouver l’instant du réel, l’ici et maintenant absolu, l’anti-théâtre ou le théâtral le plus poussé, et interrogent, par le texte de Handke, notre rapport au théâtre et à la scène. Un exercice difficile et qui nous laisse ici malheureusement peu convaincus.

 

 Peu convaincus, car cet exercice de la sincérité ne laisse aucune marge d’erreur. Dénonçant nos mensonges quotidiens, dénonçant le mensonge sur scène mais aussi dans la vie, Handke semble prendre un malin plaisir à enferrer l’acteur qui dira le texte dans un bon nombre de paradoxes du « Dire » et de l' »Être ». Avant qu’il nous parvienne, il semble qu’une gestation de la langue (si chère depuis à Novarina) est le chemin indispensable pour que cet excès de sincérité ait du sens.

Nous sommes là, spectateurs, pour observer des acteurs se débattre avec le vide terrifiant du théâtre. Acte éminemment cruel, il va sans dire.

 

« Vous et nous formons peu à peu une même chose » annonce l’une des comédiennes. Ici nous sommes les objets et les sujets du dialogue mis en place. Face à nous, on décortique la non-situation qui nous fait nous réunir tous dans un même lieu. Si certains moments sont très beaux et nous entrainent dans un « scan » introspectif de notre présence ici en tant que public, la fusion ne prend toutefois pas tout à fait, les corps de ces femmes restent figés, un peu coincés, et l’oeil est vide par instants. Le public cherche le regard, on a soif de ce regard qu’elles disent vouloir nous donner, mais nous ressortons de là bredouilles.

 

Il semblerait qu’on nous promette un marché qui n’est pas tenu : ni tout à fait perturbés, ni ennuyés par l’expérience. Le choix ne semble pas entièrement assumé entre naturalisme et théâtralité et on se demande nous-même où se placer vis-à-vis de ce que l’on voit. Peut-être peut-on répondre à leurs « outrages » ? mais rien n’y encourage vraiment.

 

Il faudrait « poumoner » un peu plus fort pour que le texte passe, que les nerfs s’agitent, qu’on sente un peu d’électricité dans l’air, qui ne soit pas uniquement une affaire d’ampoules à courant alterné.

 

Finalement, il semblerait que cet outrage manque de corps et de sueur pour que l’on soit outragés, et c’est ce que l’on souhaiterait, que la scène et la salle se confondent enfin et que la confusion aide à lire le réel.

 

Outrage au public

de Peter Handke

Mise en scène Joachim Salinger

Avec Christine Armanger, Ninon Defalvard, Maïa Michaud et Anne Charlotte Piau

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