O.T.N.I

La Générale

  • Date Du 13 au 16 mai 2014

Le T.O.C (Théâtre Obsessionnel Compulsif) à la Générale – Paris – Sortie de résidence,  le 16.05.14

 

– Comment j’ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel – Comédiens : Laurent Charpentier et Mirabelle Rousseau. Piano : Nicolas Ducloux.

– L’Arve et l’aume, Antonin Artaud, adaptation de l’épisode « De l’autre côté du miroir » d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll – Comédienne : Emilie Paillard. MES : Mirabelle Rousseau.

– Marie Immaculée, Jean-Patrick Manchette – Comédiens : Estelle Lesage et Etienne Parc, MES : Mirabelle Rousseau.

 

Avez-vous déjà vu un Objet Théâtral Non Identifié ? Certains croient à une mascarade, d’autres à du fanatisme, et pourtant, ils existent ! Ce sont des formes courtes créées à partir de textes non théâtraux qui expérimentent un rapport différent au public. Autour du cercueil de Raymond Roussel, assis face à l’armoire d’Alice ou dans la chambre de la comtesse, un public restreint et bienveillant est invité à déambuler d’un espace à un autre pour découvrir trois étapes de travail : Marie Immaculée de Jean-Patrick Manchette, L’Arve et l’aume d’Antonin Artaud et Comment j’ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel.

 

Derrière le grand rideau bleu marine du hall de la Générale, une pleureuse invite le public à se recueillir autour d’un cercueil de verre. Pour faire parler le mort, elle glisse son alliance dans une petite fente comme une pièce de monnaie dans un jeu de flipper. Le cercueil s’allume, le cadavre s’anime : c’est Raymond Roussel. Comment j’ai écrit certains de mes livres est un testament de l’écrivain qui explique les secrets de son écriture. Auteur difficile et souvent incompris de son vivant, il tente de convaincre le public de l’intarissable poésie des mots fixés de façon incongrue dans des systèmes « logiques » de la langue française. Un panel infini de possibilités sémantiques et d’histoires à raconter se décline dans une simple phrase. C’est dans l’infiniment petit du langage et la folle association compulsive de mots que Raymond Roussel nous pousse à déchiffrer l’obscurité de ses textes. Le comédien s’extasie comme un professeur de mathématiques face à une équation dans le silence morne d’une classe de mauvais élèves. Il trouve cependant des ruses pour rendre son travail moins indigeste. Un verre de sauternes, de petits biscuits et des notes de piano sont là pour agrémenter la leçon. Avec de la concentration, un peu de patience et de lâcher-prise, des étincelles de compréhension entre l’écrivain et le public sont possibles. Elles créent de jolis instants de complicité où l’on se plait à gravir quelques marches des escaliers de sa tour d’ivoire.

 

Quand le spectacle se termine, il faut prendre d’autres escaliers de la Générale pour rencontrer Alice. Elle se tient face au grand miroir de son armoire en bois et invite le public à s’asseoir sur des coussins qui jonchent le sol. Aller de l’autre côté du miroir, c’est s’engouffrer dans un monde où les mots n’ont plus le sens qu’on leur donne, c’est libérer la langue d’une grammaire qui l’emprisonne. L’autre côté du miroir fait place à une nouvelle autorité : l’imagination. Elle est incarnée par le personnage de Dodu Mafflu, un bonhomme pas plus gros qu’un œuf juché en haut d’une pile de linge blanc. Emilie Paillard, dans un dialogue avec elle-même, fait interagir les deux personnages. Elle semble grandir puis rétrécir au fur et à mesure qu’elle escalade, redescend, s’engouffre  et se noie dans les vêtements de sa penderie. Alice est curieuse et avide d’entrer dans ce nouveau monde de possible ouvert par Dodu Mafflu. Je regrette cependant que sa candeur ait été tournée trop durement en niaiserie. Je pense que le personnage d’Alice aurait été plus intéressant si l’on avait accordé plus de crédit à ses questionnements.

 

C’est ensuite dans la chambre d’une fausse candide que le public est invité à entrer : celle de Marie Immaculée. Allongée sur un grand lit aux draps de soie, Marie Immaculée fume sa cigarette en fixant les membres du public de façon sulfureuse. Elle commence le récit de son initiation sexuelle et politique à un jeune homme qui prend des notes. Il finit cependant très vite par lâcher son cahier pour remonter dans le temps avec la jeune aristocrate française. Nous sommes en 1917 et Marie Immaculée fuit avec son amant libertaire en Russie bolchevique. Le couple est entraîné dans un roman picaresque teinté de pornographie qui peut faire penser aux aventures de Justine de Sade. Des péripéties à rebondissements violemment obscènes s’enchaînent dans une course effrénée. Elles donnent lieu à des descriptions fleuries et des mises en situations explicites. Le public est pris à témoin dans la narration-répétition des événements et prend le rôle de complice et de voyeur.  Tous les stéréotypes y sont : Marie Immaculée est une « salope » écervelée que l’on bat à souhait. Son amant est un révolutionnaire qui « baise » le système au sens propre comme au figuré. Un texte comique dans une mise en scène excitante me direz-vous ? Le sens de l’humour me manque et je demeure étrangère à un fantasme que je perçois comme exclusivement masculin. Avons-nous donc affaire à un OTNI ? A un texte curieux pris dans l’engrenage d’un dispositif surprenant ? Ou avons-nous affaire à un texte prosaïque dont la franche illustration était attendue ? Entre ces questionnements mon cœur vacille. Ils ont du moins le mérite d’entretenir la légende et de continuer de faire parler d’eux. Avez-vous déjà vu un Objet Théâtral Non Identifié ?

 

 

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