Othello

Théâtre du Vieux Colombier - Comédie Française

  • Date 23 Avril/1er Juin

 

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Othello est le général en chef de la république de Venise. Il tombe amoureux de Desdémone qui l’aime en retour. Il est cependant contraint de la ravir à son père qui n’approuverait jamais le mariage de sa fille avec un Maure. Iago est un des hommes d’Othello. Il lui feint une fidélité et un attachement irréprochable. Il éprouve cependant envers lui une haine incommensurable qui le pousse à élaborer une terrible machination visant à détruire l’amour de ce couple par le pouvoir dévastateur de la jalousie. 

 

Iago est face au public. Il clame sa haine pour Othello. Il imite son maître avec « l’accent noir » en agitant ses bras de façon simiesque. Des rires à gorge déployée retentissent dans la salle. Quelle est la nature de ce rire ?

 

Léonie Simaga  prend le parti de ne pas faire du pouvoir dévastateur de la jalousie l’objet principal de sa mise en scène. Ce qui est dépeint, c’est la haine de l’étranger, c’est « l’autre » qui ne peut s’intégrer dans une société où le sens commun le rejette. Parle-t-on de la société élisabéthaine de Shakespeare ou de la société française de 2014 ? Redonner à une œuvre classique une résonnance actuelle est une démarche honnête et nécessaire. Cependant, je ne suis pas sûre qu’elle le reste quand les clichés semblent perpétrés sans être remis en question.

 

Bakary Sangaré est un acteur français sociétaire de la comédie française depuis 2002, où il entre pour interpréter Le Grand Parachutiste Noir dans Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès. Quand on parcourt le programme de salle, Othello est avant tout « l’histoire d’un Noir en Occident, d’un immigré, d’un apatride ». Le comédien Bakary Sangaré est « l’acteur malien », « un autre » ou « un comédien d’origine malienne ». Il est Le Noir de la comédie française et a été choisi dans la distribution pour cela. Il joue un Noir et le demeure jusqu’à la fin de la représentation.

 

Je pense que la pièce telle qu’elle a été mise en scène confond la tragédie du personnage et du comédien. Plus que de parler des difficultés qu’éprouve Othello à se faire accepter par ses pairs, elle parle des difficultés d’un comédien français qui après 13 ans de carrière à la comédie française continue d’être considéré comme un étranger et représenté comme tel. Il ne s’agit pas précisément de l’actualisation des enjeux soulevés par une pièce classique mais d’une mise en abyme qui s’effectue, je pense, aux dépens de la metteure en scène.

 

Ondine

 

ET CA CONTINUE …

 

En tête d’un petit paragraphe du programme de salle intitulé Rapport au sacré, la metteure en scène déclare « Je partage l’avis de Peter Brook lorsqu’il explique que même en ayant une intuition spirituelle forte, un acteur qui est né et a grandi dans une ville occidentale est inévitablement marqué par son éducation strictement rationaliste, tandis qu’un autre issu d’une culture traditionnelle – sans rupture entre le monde visible et le monde invisible- aura et donnera un accès « direct » aux sources d’où viennent les actions et les images des pièces artistiques. Au delà de l’identité artistique profonde et singulière de chacun des comédiens de cette distribution, dans Othello. L’acteur malien Bakari Sangaré nous fait justement entendre différemment la musique du texte. »

Je remarque que le préjugé insensé sur ce qui différencierait cultures européennes, et cultures traditionnelles, à savoir la rationalité, est reconduit non seulement dans le choix de l’acteur, mais encore dans l’interprétation de la pièce. Préjugé qui, par ailleurs, alimente un certain racisme : eux, c’est les esprits, l’immédiateté … Nous pauvres pêcheurs, la raison, le calcul !

 

L’explication du choix de l’acteur recoupe ce pourquoi Desdémone dans la pièce succombe au charme du Maure  – l’étranger, ses exploits, ses récits, « ses sources » . Elle recoupe également ce pourquoi la pièce est axée sur le couple Othello/Iago, ce dernier devient fou, démoniaque, rongé par la jalousie, il l’a transmet à Othello. Pas plus qu’Othello , Iago tient une quelconque rationalité dans son jeu : oui mais voilà Iago est blanc donc il est amené à avoir un jeu de fourbe-sadique-démon-psychotique et Othello est noir, donc toujours digne même dans sa folie, toujours poète et à sa mesure même dans son aveuglement. « Sacré oblige » ! Là, il y a un souci, quelque chose n’est pas vu, que ce texte en 2014 rend trop audible, et trop sensé. La mise en scène à grands effets, reste en dessous de l’histoire, qu’elle singe pour mieux se l’approprier. La valeur historique/sociale de cette pièce, parle malgré les acteurs et c’est bien le problème. La mise en scène se paie une pseudo innocence,  une naïveté nocive, qu’elle ne peut pas se permettre.

 

Voilà l’écueil du spectacle, le moment où la bonne volonté ne suffit pas à abattre les préjugés,  les préjugés sont plus puissants qu’on ne le croit ! Othello est une histoire encore vraie :  c’est exactement ce qui préserve Othello dans cette pièce de toute atteinte, qui est la marque de son asservissement,et l’impasse de notre pensée  : si les occidentaux fautent, il faut que les étrangers restent encore dignes d’une telle faute, sans quoi rien ne se tient, et nous n’avons plus de raison de nous excuser … Ici Othello joue au conteur, joue à être celui que même le personnage ne peut pas être : la victime sublime de sa chute, les mimiques racistes de Iago qui font monter la sauce, qui achèvent de mythifier le Maure : où sommes nous ? Au cirque ? Ou en train de visiter un inconscient sordide et nauséabond.

 

Pourquoi n’est pas interroger cette caractérisation d’immigré dans la pièce puisque tel est le propos de Léonie Simaga ?  Othello est surtout un général, il y a une guerre qu’il gagne … ça passe à la trappe. Rien n’est dit de cela, la représentation est sourde aux éléments qui posent problèmes. La brouille avec Cassio, la violence de la parole masculine, le désir maladif. Le contexte qui donne à la haine de Iago une consistance, en effet il porte un monde avec lui : sa langue est un monde qui tente une fusion avec Othello. Est-ce une langue-mère qui pourrit que tue Othello ? Est-ce une femme ? Est-ce qu’il y a une femme dans Othello ? Etre sourd à ce monde là, c’est je pense ne pas voir l’étendue du problème. Croire qu’il suffit que Iago soit fou, et expliquer sa folie par son amour pour Desdémone c’est tellement simpliste. On en revient à un problème de femme, dans une société d’hommes : le problème de la possession : Totem et Tabou, Freud ?

 

Le jeu des acteurs est focalisé sur l’effet, les comédiens jouent des clichés d’affects. L’amour = Desdémone flottante, qui marche bras en avant, légère comme le vent … Roderigo c’est la fureur, il saute, il s’excite, il tremble, il crie. Iago plus caricatural, plus poseur et racoleur, on ne voudrait pas voir. Un jeu de poses, et de puissance qui écrase littéralement le sens : on ne voit rien de ce qui est dit, on n’entend rien de ce qui se fait. Du début à la fin, la pièce est d’un prévisible qui devient, vu le sujet et l’ambition posée,  insupportable. Je me disais : on n’a pas le droit d’être aussi ignorant de ce que l’on fait sur scène et d’en rendre le spectateur complice.

 

Elvira Hsissou

 

 

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