New York in Gennevilliers

Théâtre de Gennevilliers - T2G

  • Date du 31 mars au 5 avril 2014 au T2G, du 5 au 11 avril au Théâtre du Maillon à Strasbourg.
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New York à Gennevilliers

 

 

Réunies autour d’une édition intitulée « New York in Gennevilliers », la dramaturge Christina Masciotti, la metteuse en scène Tina Satter et la performeuse Okwui Okpokwasili font figure d’ambassadrices de la scène émergente New-Yorkaise. Toutes trois soutenues et produites par le Performance Space 122, lieu de création contemporaine, elles présentent Vision Disturbance, Seagull (Thinking Of You) et Bronx Gothic, trois propositions qui reposent sur un travail d’écriture bien spécifique à chacune. Si la dramaturge Christina Masciotti confie son texte au metteur en scène Richard Maxwell, Tina Satter soumet La Mouette de Tchekhov à sa moulinette déconstructiviste et réécrit largement la pièce à l’aune des relations qui agitent sa propre troupe, tandis que Okwui Okpokwasili performe son propre texte dans une mise en scène de Peter Born. Performatives, ces trois propositions new-yorkaises ne le sont pas dans le sens d’une émancipation vis-à-vis du texte dramatique, mais elles suscitent un questionnement autour des formes que peut prendre le récit dans le théâtre contemporain. Pourquoi et comment raconter des histoires ? À quelles nécessités répond la narration ?

 

À cette interrogation, Vision Disturbance répond de manière relativement simple : le récit fait irruption en temps de crise psychique et occupe une fonction thérapeutique. Ce spectacle raconte la chronique de Mondo, femme d’origine grecque souffrant de troubles de la vision après avoir divorcé de son mari. La petite scène tapissée de bois devient la chambre de son psychisme, qui se déverse en de longs soliloques, plus ou moins adressés au médecin qui lui propose un traitement musical. Cependant, on a peine à suivre avec intérêt cette psychanalyse un peu simpliste, tant la pièce de Christina Masciotti reste à la surface du convenable et du vraisemblable, et se refuse à laisser de la place au trouble et à la violence qui peut unir ses personnages. Hormis sa touche piquante de couleur locale et sa langue teintée de « saveur grecque », usant et abusant de néologismes faussement poétiques, Vison Disturbance ne propose pas beaucoup plus qu’une version « oculaire » de My Fair Lady, traitant le thème éculé du professeur-thérapeute qui tombe sous le charme de sa patiente-élève. Comme Seagull et Bronx Gothic, Vision Disturbance propose une représentation de la crise d’identité que traverse une femme. Mais contrairement aux deux autres, le déroulement est on ne peut plus convenu (de la crise à sa résolution amoureuse) et s’enlise dans une monotonie dangereuse, rythmée par les seuls déplacements de la chaise de l’actrice, signifiant ainsi un changement de lieu. Hormis les bonnes intentions de l’auteure envers ses personnages, âmes esseulées marquées par la vie, il n’y a rien qui puisse offrir prise à l’émotion ou à la réflexion dans cette mise en scène musicale qui, comble du comble, malmène la musique.

 

Seagull (Thinking Of You) et Bronx Gothic cherchent moins à traiter un sujet, que de l’investir personnellement et intimement. Tous deux s’attachent à une figure adolescente, celle de la jeune fille pubère, pour explorer contradictions, crises et conflits qui forment leur propre personnalité artistique. Tina Satter s’attaque à Tchekhov à travers la figure de Nina, porteuse selon elle d’un « étrange charme adolescent de jeune fille ». Nina, prise entre son désir d’être actrice et l’interdiction formulée par sa famille. Nina, mouette désillusionnée, abattue par désœuvrement et momifiée par ennui. Sur scène, c’est donc bien l’univers de Nina qui règne : voilages bleus et piédestaux sur lesquels trônent des bibelots, le bruit léger du vent, tandis qu’une musique punk-rock et un skate board annoncent l’iconoclasme de la compagnie. Car au-delà du personnage de Nina et de l’actrice Vera Kommissarjevkaïa, mentionnée par Tchekhov dans ses lettres comme ayant perdu la voix sous le coup de l’hostilité du public lors de la première, c’est bien à sa propre compagnie que s’adresse le « Thinking of You » du titre. Que sont les personnages de la mouette, si ce n’est un « groupe de personnes qui essaient de s’aimer, qui se haïssent et qui sont embarquées dans des affaires compliquées, mais qui, d’une certaine façon, n’ont cessé de faire de l’art » ? Ainsi, dans cette mouette truffée de citations et de références historiques, c’est le portrait d’un groupe d’artistes qui se dessine, de leurs répétitions et de leur infatigable désir d’être bons, vivants et aimés. Adolescente, cette Mouette de Tina Satter et de son collectif Half Straddle l’est tant on sent la force du groupe, la bulle qu’elle construit autour de lui et le repli autour de références et de codes communs. C’est un tout petit monde que cette Mouette, un tout petit monde qui, si elle touche par son intimité, peine toutefois à engager une confrontation réelle avec le monde « des adultes », c’est-à-dire avec la société et le monde de l’art.

 

Bronx Gothic, comme de nombreux romans gothiques, repose sur une écriture épistolaire et donc, sur le caractère vraisemblablement autobiographique de son récit. Seulement, chez Okwui Okpokwasili, la biographie est inscrite dans la chair et s’exprime avant tout au travers d’un exorcisme d’une intensité rare. On entre dans ce qui pourrait être une chambre blanche, jonchée de lampes de chevet renversées, parsemée de brins d’herbe, de feuilles de papier pliées, et on se trouve face à un dos. Le dos d’Okwui Okpokwasili parcouru de tremblements frénétiques, pris dans ce que l’on pourrait appeler une « spasmodie ». Pendant les quinze premières minutes du spectacle, c’est ce dos-paysage qui nous fait face. Secoué par des séismes, il semble soudain vieillir, avant d’être de plus en plus luisant, de s’approcher de la jouissance. La danse de la performeuse est mouvante, insaisissable, non-identifiable : proche du hip-hop, elle bascule subitement dans la transe d’une possédée, pour retrouver ensuite des accents plus ancrés et traditionnels. Elle n’est pas classable, échappe aux genres du masculin et du féminin, à l’âge, elle est alien. Elle exprime tout à la fois la rage et le désespoir, la violence et la souffrance, la fierté et l’humiliation. Okwui Okpokwasili traverse tous ces états avant d’arriver, péniblement, à la parole. Une parole dédoublée qui va donner voix à ce corps disloqué. Sur les lèvres de la performeuse, ce sont deux fillettes de onze ans qui dialoguent, au fil de lettres et petits mots. Leur conversation commence par la question de l’une à l’autre, plus expérimentée : « Qu’est-ce qu’un orgasme ? » Et se poursuit par le récit d’une amitié traumatisante, qui aura habité et hanté les représentations de l’une, jusqu’à prendre possession de son corps. Cette performance magistrale investit les codes du roman gothique en parlant d’une réalité sordide, faite de viols et de racisme, de machisme et de méchanceté. Parler de soi, c’est donc trouver une forme de récit qui soit adéquate à ce vécu, qui puisse non pas seulement représenter la réalité, mais lui permettre de s’exprimer. Bronx Gothic est à la recherche de cette forme, d’un récit qui aurait la puissance magique de libérer un corps de toute la violence d’une réalité traumatique. Renouant avec des rituels chamaniques, la danse d’Okwui Okpokwasili est investie de la force d’une parole agissante. Elle montre un passage. Elle est transformation. Performance.

 

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