Nous ne pouvons connaître le goût de l’ananas par le récit des voyageurs

L'Echangeur

  • Date Du 21 au 31 mars 2014

Nous ne pouvons connaître le goût de l’ananas par le récit des voyageurs pourrait être compris comme un laboratoire, un exercice, situé quelque part entre l’utopie et l’érudition. Sur la scène de l’Echangeur de Bagnolet, des artistes venant d’horizons différents, plasticien, performeur, comédien, confrontent leur savoir-faire autour de la vie de l’un d’entre eux. L’exercice, à la fois décalé et précis, nous entraine de scénettes en scénettes dans un récit mêlant une biographie plus ou moins fidèle de la personne concernée et son lien avec l’histoire de l’art. Ces scénettes sont placées arbitrairement, et humoristiquement, sous le signe des 4 minutes 33 secondes de la composition de John Cage, ce qui leur permet d’avancer avec la régularité d’un métronome et de se dégager paradoxalement de toute lourdeur narrative.

 

Nous ne pouvons connaître… donne à voir une bande de vieux amis qui cherchent, à interroger le parcours de l’un d’entre eux, tout en nous entrainant de fausses pistes en vraies surprises. De ce parcours ils font naitre des impressions, ils mettent à jour des liens insoupçonnés entre la vie concrète ou fantasmée d’un homme et le cheminement de sa conscience à travers l’art contemporain. Ce soir là, c’est la vie de Hubertus Biermann comédien allemand dont il s’agit. Au centre du plateau, une bulle de plastique prend place comme un instant matérialisé appartenant à la fois à tous les temps, passé, présent, futur, et à ceux que nous ne connaissons pas encore. Devant cette bulle, ces compagnons de route fabriquent, visionnent, cuisinent (au sens littéral) la vie d’Hubertus et tentent d’y trouver des alchimies, des impressions, des pistes nouvelles.

 

Ils ne se prennent pas au sérieux, et leur ton léger est propice au surgissement de véritables moments de grâce, qui sont constitués par les souvenirs du comédien, dégagés de toute gangue, de tout projet artistique, mais que le projet artistique même permet de rendre tangible. On apprend ainsi le suicide d’un ami, la rencontre très forte avec un philosophe qui a mis à nu des mécanismes de pensée à l’œuvre lors de la seconde guerre mondiale. On est promené dans un souvenir de ballade en vélo, et de détours en détours, on touche à tous les sujets, on évoque les lectures, les avis, les discussions qui ont parcouru la vie du comédien jusqu’à ce point du présent de la scène. La narration prend les chemins de la performance qui consiste à toujours mettre en cause à la fois le résultat et le procédé, jusqu’à ouvrir et mettre en question le sens même de la vie du comédien.

 

Il n’y a pas besoin d’être féru d’art contemporain pour apprécier le partage proposé, faire sien le récit de cette joyeuse bande d’amis, écouter leur érudition, accepter de ne pas s’y connaître, car on a le sentiment d’être cordialement et humoristiquement invités à leur table.

 

Néanmoins, on peut également avoir l’impression de rester sur sa faim. Le sentiment qui a fini par s’emparer de moi était celui de la nostalgie, un regret, le sentiment d’une vie trop vite passée, trop tôt tournée sur elle-même. Parfois j’aurais voulu que ces performeurs reprennent le chemin de la radicalité, si vaine soit elle, et qu’ils abandonnent l’humour pour le risque.

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