Le Faiseur de théâtre

Athénée Théâtre Louis-Jouvet

  • Date Du 27 mars au 12 avril
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Bruscon, qui s’autoproclame grand « comédien d’Etat », est un faiseur de théâtre. Dramaturge, comédien, metteur en scène, costumier, maquilleur, technicien son et lumières : il occupe tous les postes artistiques nécessaires à l’élaboration de sa pièce La Roue de l’Histoire. Ce « chef-d’œuvre » de sa vie est une épopée dans laquelle défilent les personnages historiques les plus fameux d’Europe et d’Occident : de César à Hitler, de Napoléon et Churchill.

 

Mais occuper toutes ces fonctions ne veut pas dire qu’il les assume à proprement parler. D’une, cela est tout bonnement impossible, de deux, l’envie ne semble pas l’en étreindre. Lui, génie créateur se contente de donner des ordres à ses enfants, qui entre deux montages de décor ou deux répétitions, hésitent entre une bonne rébellion face au grand manitou et une hypocrisie de survie. Quant à sa femme, les sarcasmes cinglants ne semblent plus l’atteindre, seule sa toux rythme sa vie.

 

Toute cette petite entreprise familiale se retrouve à Utzbach pour y donner le soir même une représentation. La petite auberge qui accueille la troupe ne semble pas être du goût de l’éminent acteur, qui invective rapidement l’aubergiste, sa femme et sa fille. De cette logorrhée interminable, chacun en prend pour son grade, tandis que tous, serfs modernes, s’affairent pour satisfaire les exigences parfois extravagantes, toujours capricieuses du nouveau seigneur du canton. Bruscon, à force de s’épandre sur le théâtre, finit par être théâtre lui-même.  Un théâtre que personne dans le village ne viendra découvrir en raison d’un incendie qui regroupera tous les badauds en un autre lieu.

 

La traduction du texte de Thomas Bernhard est la même que celle faite pour la TNP de Villeurbanne en 1988 par Jean-Pierre Vincent. D’une drôlerie savoureuse, vive et enlevée, cette écriture fleuve, vertigineuse nous noie sous des couches tantôt hilarantes, tantôt tragiques. Le sel des larmes de rire n’ont pas fini de sécher qu’apparait celui des pleurs. La performance, à ce titre-là, de François Clavier dans les traits de Bruscon est remarquable. Filiforme, d’une tête et demie au-dessus de tous les autres comédiens, ce qui renforce sa suprématie : son physique sied à merveille au vieillard. Le jeu de la famille d’aubergistes tout en bonhomie franche et paysanne qui ne comprend pas grand-chose à tous ces discours mais fait preuve d’une réelle bonne foi est touchant. Les costumes de ce père et cette mère de la campagne, de grosses bouées qui grossissent leurs hanches et leurs ventres en d’imposants embonpoints, les transforment en des culbutos joviales qui tentent entre deux allers-retours d’esquiver les remarques cinglantes de Bruscon.

 

Représenter un texte intégral

Néanmoins, comme le disait un de nos Souffleurs dans une précédente critique, le théâtre est aussi (ou avant tout, une question de point de vue qu’on ne soulèvera pas ici) du divertissement. Or, toutes les tirades les mieux jouées du monde ne peuvent tenir en haleine le spectateur pendant deux heures et demie. En particulier, lorsque celles-ci en disent autant à leur commencement qu’à leur fin. La pièce jouée dans son intégralité permet certes d’épuiser son propos en entier, ici de démontrer la vanité d’un personnage, mais démontrer une forme d’ennui suscité par un personnage ne conduit pas à faire de la pièce elle-même un ennui latent.

De nombreuses œuvres ne nous semblent pas représentables en l’état, pensons au Lorenzaccio de Musset. Et si nous ne nous permettrons pas de critiquer le choix de Thomas Joly de donner cette année à Avignon une représentation complète d’Henri VI de Shakespeare, soit 18 heures de jeu, nous ne pouvons que souligner ce regain d’intérêt pour les textes intégraux. Des événements tels sont certes charmants pour les passionnés de théâtre que nous sommes, mais la longueur temporelle qu’ils induisent a des limites physiques, nos limites physiques, et des conséquences sur notre attention.

 

Certes, en décrochant du flux de paroles de Bruscon, notre concentration se déporte sur les décors, les costumes, les seconds rôles… auxquels nous aurions tendance dans un premier temps à accorder moins d’attention. Le contenu dramaturgique lui nous échappe en nous étant donné de manière prolifique. Or, il semble bien qu’au départ, la volonté a été de nous rendre compte de toute la beauté esthétique du texte, mais ce n’est pas ce que nous conservons en ressortant de la salle. De Bruscon, on se souviendra de sa verve incroyable, de sa loquacité rhétorique et des moments de lassitude et d’ennui dus à ces mêmes qualités d’élocution.

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