NELLA TEMPESTA

Théâtre Paris-Villette

  • Date du 10 au 14 mars 2014
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« Notre imagination utopique s’est tellement atrophiée dans l’atmosphère asphyxiante des discours apocalyptiques (catastrophes climatiques, carences énergétiques, disparitions d’espèces animales, débâcle économique, guerre pour les ressources…) qu’il semble beaucoup plus facile d’imaginer un monde mourant qu’un monde meilleur. Mais c’est justement quand l’utopie devient inimaginable qu’elle est nécessaire. Cette utopie n’est pas un « Pays de nulle part » ou une fuite, ce n’est pas un système universel, ni un avenir parfait, mais c’est quelque chose qui nous bouleverse, qui nous rappelle que nous ne devons pas accepter les miettes du présent. Il y a toujours un ailleurs où aller ». 

 

Isabelle Fremeaux et John Jordan,

Les Sentiers de l’Utopie, La Découverte, Paris, 2011

 

 

Les frontières assassines

 

Cela commence dans l’urgence.

L’urgence de plier et d’entasser des piles de couvertures bariolées, colorées.

Il se passe quelque chose sur le plateau qui ressemble à du déjà-vu de la vie, ressassé aux infos, dans les journaux. Ce n’est pas un mouvement de panique, non. Les acteurs font une chaîne et se passent les couvertures, hors-jeu ou plutôt déjà en jeu, dans une énergie active et responsable, ils sont portés par ce geste-là de la survie. Ils n’ont pas besoin de se dire quoi faire, chacun à un rôle précis à tenir. Une partition solidaire.

Nous observons, déjà spectateurs, mais pas encore de théâtre, ces acteurs citoyens, qui, à mesure qu’ils empilent les couvertures, créent leur scénographie de l’urgence.

C’est ainsi qu’ils nous invitent à entrer dans la dimension de leur Tempête, mélange de récits de vie, de naufrages, de frontières qui assassinent, et puis en bruit de fond, le texte de Shakespeare pour nous rappeler que la littérature est intrinsèque aux grands départs,aux voyages sans promesse de retour, aux vagues plus hautes que l’espoir.

 

Cette Tempête, portée par cinq des protagonistes de la pièce originelle de Shakespeare, retranscrite en italien et mené à fond le train par la compagnie Motus ne peut laisser indifférente. Inscrite dans le projet 2011<2068 Animalepolitico, elle est le fruit des recherches dramaturgiques de la compagnie et d’une rencontre avec Judith Malina, fondatrice du Living Theater.

Au détour de nombreuses projections, fragments d’interviews ou de reportages, nous entendons sa voix qui nous dit : « Il faut que quelque chose se passe, que ça explose. Il ne faut pas éviter les tempêtes. Lorsqu’une tempête arrive, il faut ouvrir toutes les fenêtres et la laisser entrer. »

Théâtre documentaire, paroles engagées. Ici, pas de fausses promesses, ce que les acteurs nous racontent, ils l’ont vécu, ils sont allés au bout du monde pour le voir de leurs propres yeux, voir pour comprendre. Ils ont filmé, interviewé, recueilli des voix anonymes, fatiguées, jeunes, vieilles, défaites.

Ils ont marché en portant des symboles (ce film à la volée où nous voyons  Silvia Calderoni traîner un arbre dans la rue) pour que quelque chose bouge, que quelque chose réagisse, respectant ainsi l’injonction de Judith Malina.

 

Voilà où nous en sommes, voilà comment cela se passe sur ce plateau de théâtre qui est un fond blanc sur fond blanc, une page d’écriture sur laquelle Ariel traverse ses interrogations, danse les naufrages, soliloque face à un Prospero plus que silencieux.

Ici le maître de l’île est transformé en projecteur mouvant, à l’image d’un phare, d’un œil, d’une autorité abstraite et robotique.

Ici l’île utopique de Shakespeare devient Lampedusa, une île italienne où échouent les bateaux clandestins qui viennent de Libye ou encore de Tunisie.

La compagnie Motus nous narre une tempête qui va d’Afrique Subsaharienne au Palais Salaam de Rome où les immigrés sont parqués comme des animaux. Le bruit des vagues c’est le bringuebalement des camions qui entraînent les migrants toujours plus loin d’eux-mêmes, de leurs promesses d’arriver sur la terre promise.

 

Il y a peu de choses sur ce plateau de théâtre, et en même temps il y a tout ce que les acteurs portent en eux de récits, de voyages, de surplus de vie, de désir de transmettre. La tempête n’est pas loin, elle approche. Entre happening, performance et théâtre citoyen, Motus éclate les cadres du théâtre qui pense pour le faire agir, l’entraîne vers une « Zone Autre », celle des communautés qui n’ont pas de voix au chapitre, qu’on a oublié au bout du monde.

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