Narcisse ou l’amant de lui-même

Autres théâtres

  • Date Du 15 janvier au 2 mars

 

Narcisse ou l’amant de lui-même, est une étrangeté littéraire, une collaboration entre Jean-Jacques Rousseau et Marivaux qui donne une jolie comédie philosophique, à la fois fine, tendre, et acerbe. Narcisse, jeune noble vaniteux et attachant, est moqué par sa soeur qui le maquille dans un de ses portraits sous les traits d’une femme. Las, loin de lui ouvrir les yeux sur sa futilité, la plaisanterie a pour effet de rendre Narcisse amoureux de son propre reflet. Les acteurs de Jean-Luc Revol, excellents, nous emmènent avec eux dans leur petite boîte musicale, leur cage à oiseaux philosophique, jusqu’à nous faire exploser de rire.

 

La mise en scène, le décor, le jeu d’acteurs, tout est cohérent dans cette mise en scène. Entièrement tapissé de rouge et de noir, le plateau fait penser à l’écrin d’un bijou, nous renvoyant à la classe sociale des héros de la comédie. La petite porte et la petite fenêtre, par où apparaissent les têtes des acteurs et des actrices sont des signes de facticité qui permettent à la deuxième analogie de se faire jour ; nous sommes dans une cage à oiseaux, et nous assistons aux ébats amoureux et aux jeux de pouvoir de charmantes et inoffensives (?) perruches. La gestuelle des acteurs, à la fois sincère et mécanique révèle enfin la troisième analogie ; nous sommes dans une boîte à musique parfaitement réglée où le ravissement surgit, chaque fois identique et chaque fois jubilatoire.

 

Les acteurs récitent une partition toute en cris d’oiseaux, en intentions à la fois pré-établies et profondément sincères. Les larmes coulent, toujours au bon moment, les dialogues vont jusqu’à leur point d’acmé et s’arrêtent juste à temps. La mise en scène s’offre parfois des variations, des lazzis muets comme des pauses musicales, et ça marche. C’est ce qui est le plus étonnant dans cette expérience théâtrale : voir jouer la mécanique, en voir les effets soulignés par d’incessants clins d’oeil, et constater que son corps y réagit sans même y penser. Nous voilà emportés, nous voilà en train de rire aux instants prévus pour le rire. Et d’étonnement en étonnement nous nous constatons sensibles à cette mécanique du jeu et du langage jusqu’à un point que nous ne soupçonnions pas. Le rire est un savoir faire. C’est une technique et non une intention.

 

Et la mécanique, poussée au bout d’elle-même et montrée comme telle, fournit la matière d’une pensée philosophique. L’histoire est tendre, qui voit le jeune Narcisse aveuglé jusqu’à la déraison par son propre reflet. Et plus il s’enfonce, moins il comprend l’évidence, plus on rit. Mais les effets de cette histoire sont multiples, les degrés de compréhension nombreux. Car c’est une classe sociale au bout de sa futilité que nous peint Rousseau, et c’est en cela qu’il augmente, ou plutôt enrichit le marivaudage d’un nouvel angle de vue. Le Narcisse amoureux de lui-même n’est plus capable, pour un temps du moins, d’être en contact avec le monde qui l’entoure. Le dirigeant s’éloigne de son peuple, il vit dans sa petite boîte à musique, il est riche et ignore le monde, et ses ridicules nous vengent par le rire. Nous avons tous les ingrédients pour passer une très bonne soirée où le rire qui nous secoue est à la fois fort et subtil, simple et intelligent. Cette petite pièce, qui se joue en ce moment au Vingtième théâtre, est un véritable joyau, à admirer sous toutes ses facettes, sans modération.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *