Trois jours avec Valère Novarina / Première journée

Maison de la Poésie

  • Date Du 18 au 20 février 2014

 

La Maison de la Poésie a organisé ce mois-ci trois journées autour de Novarina et de son oeuvre. L’occasion d’entendre la langue poétique à laquelle il a donné naissance, l’occasion également de faire le point sur la façon dont la jeune génération s’empare de son oeuvre. Récit de la première journée avec une lecture d’extraits de ses textes par Novarina lui-même, puis avec le spectacle The Animal of Time traduit du Discours aux Animaux et interprété par l’acteur américain Chris Kayser.

 

L’émotion et la sympathie habitaient cette première journée à la Maison de la Poésie. En effet, c’est Novarina lui-même qui introduisait les trois soirées qui lui étaient consacrées par une lecture de quelques extraits de ses textes. C’est un vieil homme maintenant, et l’on devine sa joie à voir sa parole analysée et transmise. On lui voit un plaisir d’enfant à conter et à montrer ce qu’il a écrit, sa joie à passer le relais, à voir des acteurs manger, mâcher et recracher ses mots tout en jubilation rabelaisienne. Novarina, par sa lecture, nous a transmis l’essence de sa parole, celle d’un solitaire entouré de montagnes suisses, qui cherche un contact avec un monde qu’il a traversé trop vite, comme nous tous. Alors pour ne pas passer le temps inutilement , il nomme, il verbalise, il invente à toute force la représentation de monde avec l’énergie d’un désespoir jubilant car conscient de sa propre vanité. C’est un petit homme qui contient le monde entier, un macrocosme de paroles dans le microcosme de son corps perdu parmi les autres corps célestes et parlants. Quand on voit Novarina jouer, proférer ses mots avec de grands gestes et une petite voix haut perchée composée tout exprès, on se dit que Dieu est suisse, et qu’on aimerait que son Verbe se fasse chair dans d’autres chairs que la sienne. C’est d’ailleurs là tout l’enjeu de ces journées à la Maison de la Poésie : comment cette langue sera-t-elle transmise à d’autres que lui ? Quels autres figures dévoreuses de parole naîtront par la grâce de son souffle?

 

Car à toute écriture qui a connu le succès du vivant de son auteur, se pose la question de son héritage. Un autre travail commence, important et semé d’interrogations. Lors de la première journée des rencontres autour de Novarina, c’est l’acteur américain Chris Kayser, mis en scène par Valéry Warnotte, qui a tenté une incursion dans la langue anglaise, une première sortie de la parole hors de la bouche du maître.
Et c’est réussi, car à la fois léger et surprenant. L’acteur américain, tout en savoirs-faire multiples, interprétation, chant et claquettes propose de passer cette langue au prisme de sa propre culture du récit, tout en sourires colgate et capacité à conter. On peut y voir tout ce qu’on veut tant l’énergie et la détermination de l’acteur sont sans équivoques. L’errance de la parole de Novarina prend les habits d’un voyageur américain, d’un philosophe étrange à la Thoreau, d’un oublié de la Grande Dépression au milieu de la nature immense. Le pari du metteur en scène sur la langue est intéressant, car il propose non pas un sur-titrage intégral, qui dans le cadre de cette parole si particulière virerait très vite à l’indigestion verbale et sensorielle, mais des extraits qui viennent parfois nous suggérer le sens général du texte. La langue anglaise apparaît ainsi dans sa nudité, et rendue à sa force première, sans être orientée par une traduction. Le rapport à la sonorité est encore augmenté par la présence de deux musiciens et d’un dispositif d’amplification vocale. Les présents sur scène nous emmènent ainsi dans une ambiance, ils nous invitent à nous laisser bercer par la langue, par ses seules sonorités, proférées et rendues à leur nature musicale. Et cette musique des mots, amplifiée par le Verbe novarinien, portée par la chaleur conteuse et contante de Chris Kayser finit par nous atteindre et nous révéler à notre propre ignorance, étonnante, de cette langue anglaise pourtant omniprésente dans notre société. C’est à un retour au mystère du Verbe que nous ont conviés Chris Kayser et Valéry Warnotte, tout en finesse, et sans prétention. Le résultat est de bonne augure pour les vies à venir de la langue du poète.

 

Ces trois journées à la Maison de la Poésie ont pu également mettre en lumière d’autres interprétations de cette partition d’acteur. Nous n’avons malheureusement pas pu assister à la représentation de Stanislas Roquette, en revanche nous avons vu la très belle interprétation d’André Marcon lors de la troisième journée, lisez ici notre critique.

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