A QUOI SERT LE THEATRE ? #5

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 13 janvier au 7 février 2014

 

Si le Souffleur se pose des questions simples, c’est peut-être parce qu’après tout, elles sont un peu plus compliquées qu’elles n’y paraissent. Et la question du service, ou de la servitude du théâtre est en effet bien complexe. Service, car le théâtre est parfois envisagé comme tel en considération de la société qui le finance. Servitude, car il est régulièrement soumis à la question de sa propre justification, sans cesse reposée par ceux-là même qui bien souvent ne vont pas au théâtre. Je ne m’épuiserai pas dans ce contrepoint à répondre à l’inculture sur une base abstraite. Ce qui m’intéresse ici ce n’est pas la question de ce à quoi le théâtre est supposé servir, mais l’influence et la mécanique que cette question induit dans l’acte même de création, et comment finalement cette question parvient à se transfigurer elle-même en oeuvre. À ce titre, l’expérience proposée par Edward Bond est très représentative. C’est donc sur ce dramaturge et la question qu’il pose sur le théâtre et son rôle dans la société que je voudrais m’attarder.

 

À la recherche du Drama 5

Lors de sa conférence au CNSAD, Edward Bond a eu l’occasion de délivrer sa pensée aux jeunes comédiens, et la volonté, qu’il entend leur insuffler, de changer le monde. Pour lui, nous sommes dans une époque très importante du théâtre, un temps qui verra advenir l’apparition d’une cinquième étape après les précédentes ruptures, celles du théâtre grec ou de la Renaissance par exemple. Notre société, d’après lui, a vu son rapport au monde changer par la faute du libéralisme, et des Thatcher, Reagan et Pinochet qui l’ont imposé. Le rapport au monde est désormais régi par l’argent, et le théâtre n’échappe pas à la marchandisation des talents, à la vente généralisée des âmes. L’idée est séduisante, et soulève l’espoir d’une révolution des pensées à laquelle nous pourrions participer. Mais alors que faire ? Qu’inventer ? Lorsqu’une participante du colloque lui demande, ironiquement, si pour éviter le rapport à l’argent il faut vivre en ermite, Edward Bond botte en touche, affirmant que c’est à chacun de trouver sa voie. Il aurait peut-être suffit de répondre qu’il faut juste considérer l’argent comme un moyen plutôt que comme une fin, mais son incapacité à répondre était peut-être révélatrice de tout autre chose.

 

En effet, ce qui, d’après moi, pose problème dans un discours n’est pas forcément le discours en lui-même, mais la position d’où on le donne. Et dans ce cas précis, Edward Bond s’est retrouvé coincé dans le rôle de prophète qu’il s’est lui-même construit. Quelque chose ici sonnait curieusement faux, et l’on ne savait si c’était dû à la faiblesse du raisonnement où à l’impossibilité de poser une question qui permettrait de l’approfondir. Pour résumer, on pourrait dire que l’espoir d’un changement des mentalités implique d’être soi-même dans une position qui évite toute pose, tout jugement. Car alors l’édifice intellectuel se volatilise, ou oppose à toute question un dogme inébranlable peu compatible avec l’esprit de liberté et d’inventivité que l’on entend susciter. Continuons.

 

Être ou ne pas être le nouveau théâtre ?

Quelques jours plus tard, Alain Françon, qui suit Edward Bond depuis ses débuts, donnait Les Gens au Théâtre Gérard Philippe. Ici également, le sentiment de faux, ou plutôt d’un problème dans le raisonnement se posait de nouveau. Les acteurs ne savaient pas vraiment où se situer, entre le masque et le jeu réaliste. Des corps quasi morts, perdus dans le libéralisme et la marchandisation menacent de se tuer, errent sans but dans un univers gris et froid, et tous leurs rapports sont dirigés par la violence. Si Edward Bond voit ses contemporains comme des rats d’égouts en attente du grand soir socialiste, ça le regarde, mais ce n’est certainement pas mon opinion. Alors quoi ? Où se trouve la sortie ? Où est la force du raisonnement ? Que peut-il nous apporter ? Car malgré tout j’avais l’impression que quelque chose de fort et de vrai gisait dans son écriture. Et il m’a semblé que la réponse était donnée par la comédienne Dominique Valadié, brillante et subtile dans cette mise en scène. En effet, elle était la seule à quitter toute idée de démonstration, toute envie d’asséner aux pauvres spectateurs une vérité qui n’en est une que si on veut bien lui donner ce crédit. Elle vivait, tout simplement, elle intégrait à son jeu le temps éternellement présent du libéralisme, sans passé ni futur, et qui vise à nous occuper avec des colifichets, du petit commerce sans âme.

 

Dominique Valadié donnait ce qui est pour moi l’essence du travail d’Edward Bond : un filet d’humanité coincé, oppressé dans un étau, mais que rien ne semble pouvoir anéantir. La beauté dans l’oeuvre d’Edward Bond, c’est ce qui lui échappe. Et l’humanité comme un filet de lumière détruit toute pose. Son oeuvre elle-même fait se volatiliser son égo de prophète. Alors oui, l’oeuvre est belle, mais elle ne sert pas à la société comme il l’entend lui-même. Et le théâtre reprend le pouvoir.

 

Conclusion

Il y aurait donc une idée positive dans cette volonté de servir, de changer la société. Car se poser la question du service, c’est renouer avec une idée romantique, avec le désir d’inventer et de changer le monde. Ce qui en ressort quand ça réussit, c’est une oeuvre, belle, forte, qui s’est rendue indépendante de la question qui l’a fait naître. Car toute oeuvre qui ne se dégage pas de sa question se voit rabaissée à la propagande ou au militantisme, à la pose intellectuelle intenable. C’est heureusement ce qui n’arrive pas à Edward Bond, finalement dépassé par son propre talent. Il nous reste alors la joie d’avoir vu une oeuvre véritable, et celle d’avoir à sa disposition un merveilleux moteur : la volonté de changer le monde, la perspective d’être un créateur du Drama 5. Cet avènement n’adviendra probablement pas, mais il nous aura fait réfléchir, créer, il donnera à nos oeuvres l’occasion de nous dépasser et de contribuer à notre humanité la plus profonde et la plus fragile.

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