L’Envers des maux

Le Lucernaire

  • Date Du 5 février au 30 mars 2014

 

L’Envers des maux, pièce écrite et jouée par la comédienne Ariane Brousse, se propose de parler de nos difficultés à nous dire, et du temps que l’on ne prend plus pour s’écouter et se comprendre, des petites maladies propres à notre société. Une mère et sa fille sont coincées dans le langage, l’une par un grave bégaiement, l’autre par une confusion qui lui fait dire un mot pour un autre. La jeune fille va tenter de surmonter ce handicap social et de sortir en même temps sa mère de son mutisme. La mise en scène de Pénélope Lucbert traite le sujet en mêlant sur scène le réalisme et l’onirisme. Cela permet de légèrement décaler le propos et le rendre plus accessible au public.

 

Le projet du spectacle peut paraître un peu compliqué au premier abord. En effet, tout est posé très clairement dés son introduction. La mère ne parvient pas à parler, coincée devant un jeu télévisé. La jeune fille, quant à elle, confond les mots et ils sortent, dans ses premières phrases, plutôt mal à propos. On devine que tout l’enjeu consistera à se sortir de cette situation, et on devine également qu’elles y parviendront. Les démarrages en côte sont les plus périlleux, n’importe quel professeur d’auto-école vous le dira.

 

Et pourtant la jeune compagnie passe l’épreuve avec succès. Le spectacle assume son propos qui est d’agir pour se sortir d’une situation anormale, et de transformer la perception de son handicap à travers la poésie. Peu à peu, les mots font leurs chemin, et l’on s’aperçoit que le décalage ne vient pas forcément de ceux qui sont censés le provoquer. Ainsi, le jeune ami de la fille, même s’il sait bien parler, ne parvient pas à trouver un travail. Elle, avec ses ses confusions, oppose au langage formel une poésie des mots, qui la révèle dans sa pétillante humanité. Peu à peu, le spectateur s’habitue à cette confusion, et l’attend même comme un contrepoint. Le langage retrouve alors sa liberté, sa simplicité. Le jeune homme, bousculé, trouvera du travail quand ses mots à lui seront plus proches de sa véritable personnalité.

 

La scénographie, très simple, découpe l’espace en cercles, qui permettent à la fois de se mêler et de se délimiter. La musique ponctue les actions en collant à la fois au moment et en le décalant légèrement. Pas de grandes surprises ici, mais une mise en scène qui permet au propos de se faire entendre en mêlant constamment le réalisme et l’onirisme. Le décalage est constant, et assez léger. La tonalité du spectacle étant douce, c’est dans cette même douceur que le décalage fait son entrée dans le langage et les images, parfois pour nous surprendre. L’animateur télé l’incarne très clairement : sa voix mielleuse et fabriquée, son sourire colgate, sa présence-absence finissent par devenir presque réels. Le moment le plus onirique advient quand il fait son entrée dans le salon de la mère et l’entraîne dans son jeu télévisé. Les mots échangés se font alors très sexuels, et deviennent inquiétants. On pense à la mère malade dans le film Requiem for a dream.

 

Mais pas de « bad ending » ici. Doucement, très doucement, les problèmes se résolvent, et l’on accepte de suivre cette drôle de petite famille dans son parcours au quotidien. On prend des nouvelles, à travers le personnage du médecin, de l’avancée des événements. On se laisse bercer jusqu’à l’arrivée d’un bébé, qui symbolisera la capacité du couple à surmonter les doubles handicaps de la confusion et du chômage. La mère renaîtra à elle-même en acceptant ses difficultés et en quittant son orgueil qui l’amenait à se couper du monde. La violence verbale trouvera même son espace dans une berceuse finale plutôt délirante ou des mots durs fusent qui préparent l’enfant à la réalité de la vie, tout en le protégeant par une intention bienveillante. Les personnages laissent ainsi leur maux derrière eux et saisissent les mots qui les révèlent à eux-mêmes. En un mot, un seul, ils finissent par s’accepter et laissent la vie continuer. C’est une jolie histoire, dans une mise en scène qui manque parfois de ce grain de folie qui nous l’amène de façon si efficace à certains moments. On n’est pas obligé d’être d’accord avec le propos ou de partager son optimisme, mais l’intention est belle et le spectacle à la hauteur.

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