Cinna ou la clémence d’Auguste

L'Echangeur

  • Date Du 20 au 31 janvier 2014

Noël Casale, dont nous avions vu la lecture de Quelques jours avec Hitler et Mussolini à la Maison d’Europe et d’Orient, donnait à l’Echangeur de Bagnolet sa mise en scène de Cinna ou la clémence d’Auguste de Pierre Corneille. L’occasion de voir en grand les propositions du metteur en scène, et notamment son jeu au présent, son rapport charnel aux textes qu’il traverse. La pièce de Corneille traite du pouvoir, et Noël Casale choisit, comme dans sa lecture, de donner à voir le rapport intime des personnages avec leur désir, ainsi que leur impuissance à le concrétiser. Il fait ressurgir les dilemmes provoqués par leur confrontation à plus grand qu’eux. Enfin, il met aussi en perspective les liens très forts du pouvoir et du spectacle.

 

C’est une scène vaste, à occuper par le souffle et la parole. Une scène parsemée de signes rappelant un palais romain. On devine des colonnades, on observe des ombres portées, des solitudes qui traversent des espaces impossibles à combler par une présence humaine. La scène est séparée en deux par une série de fils tendus comme une toile d’araignée, celle peut être des méandres de la conscience d’Auguste, ou de son grand talent de manipulateur. Ce sont des fils dans lesquels les conspirateurs s’emmêlent, des fils qui les forcent à des détours peu gracieux pour atteindre l’objet de leur désir, qu’ils soit abstrait (le pouvoir) ou concret (la femme convoitée).

Cinna, pour mériter la belle Emilie, devra tuer l’empereur Auguste et la venger ainsi de la mort de son père. Mais Auguste annonce lui-même aux conspirateurs son intention de délaisser le pouvoir. Cinna, pour garder la possibilité du meurtre et de la récompense amoureuse, se voit alors obligé de faire l’apogée de la tyrannie. Ce premier ridicule sera l’occasion d’une discussion très audacieuse, si on l’imagine dite à l’époque de Pierre Corneille. En effet, les deux conspirateurs argumentent sur les tenants et les aboutissants des révolutions, et les mettent en perspective grâce à des comparaisons entre plusieurs types de régimes politiques. Mais au-delà de leur parole et des histoires qu’ils échangent, tout semble échapper à leur maîtrise: le complot, dévoilé relativement tôt, remet tout le jeu politique entre les mains de l’empereur. Les dilemmes cornéliens se voient alors relégués à la crise d’ego.

 

En effet, les personnages, tous intéressants, se jouent la comédie de leur désir, et le metteur en scène donne dés le début le signe que tout est déjà joué, que tout est vain et ambigu dans leur volonté de coup d’état. Cinna, magnifiquement campé par Yann Boudaud, parle les yeux fermés, comme s’il restait cloîtré dans son imagination. Il marche comme si chacune de ses paroles de révolte créaient dans sa tête les acclamations d’une foule en délire. Il se danse son rôle pour lui-même. Il convoite Emilie, incarnée par Antonia Buresi, très bien en dame romaine pré-hystérique dont le désir ne s’exprime qu’à travers la brutalité, et qui s’oublie au point de frapper physiquement son pauvre amant.

Auguste, interprété par Olivier Bonnefoy joue volontairement dans un registre qui se trouve à la limite de l’ânonnement et de la fatigue physique. Cela donne également un signe fort : si l’empereur donne le spectacle de la lassitude du pouvoir, en revanche il n’a pas besoin de bien jouer pour être applaudi.

 

L’aboutissement de ce projet de mise en scène se lit à la fin du spectacle, ou la résolution du conflit cornélien par la clémence d’Auguste, téléphonée, se voit traitée en comédie musicale légère. Chaque personnage danse, virevolte comme une marionnette fatiguée. Cette résolution est navrante, et plus personne aujourd’hui ne peut y croire. Noël Casale choisit alors de montrer cette clémence dans tout ce qu’elle peut comporter de dérisoire et de faux : c’est bien l’arbitraire qui gouverne, et cette fin rappelle le « Deus ex machina » de la fin du Tartuffe. Les personnages ont perdu leur bataille intime, ils sont comme des enfants entre les mains du pouvoir, victimes de leurs illusions et de la pauvreté de leurs moyens. Cette vérité seule arrive à la lumière. Elle nous met face à la difficulté de l’assouvissement du désir de révolte, et surtout de la puissance des fantasmes qui le traversent.

 

Si la ligne de mise en scène est claire, régulièrement jubilatoire, elle laisse parfois voir la fragilité de sa construction. Pendant longtemps l’ai eu l’impression d’assister à une mise en scène presque classique de la pièce de Corneille, tout en sentant que le propos nous dirigeait vers tout autre chose. Le parti-pris est donc intéressant mais fragile, à la limite de la prouesse intellectuelle. Le traitement de la versification n’est pas non plus très clair, et l’on oscille entre jeu quotidien et forte musicalité ; il manque parfois des pieds aux versets et le relatif manque de lisibilité du parti-pris textuel m’amenait à les interpréter comme des oublis ou des maladresses.

Mais au-delà de ces réserves, j’ai assisté hier à une très belle soirée à l’Echangeur. La mise en scène est servie par des acteurs et des actrices tous remarquables. Le spectacle de Noël Casale donne à voir une belle fausse fin de nos révoltes. Elle pose aussi une vraie et troublante question à quiconque s’engage sur ces chemins périlleux.

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