Quelques jours avec Hitler et Mussolini

Maison d'Europe et d'Orient

  • Date 22 janvier 2014

C’est à une très intéressante et émouvante expérience que nous a convié Noël Casale à la Maison d’Europe et d’Orient. Il s’est fait le passeur d’une parole singulière : le témoignage d’un universitaire italien ayant vécu quelques heures auprès d’Hitler et de Mussolini à l’occasion d’une visite officielle dans les musées de Rome. La parole du témoin est bouleversante car elle permet de mettre en lien l’inquiétante humanité et le ridicule des deux « guides » avec les crimes que nous leur connaissons. Le mythe auquel nous sommes habitués se trouve ainsi curieusement re-contextualisé.

 

J’allais à une simple lecture, et je suis ressorti avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose qui dépassait de loin ce cadre. Comme tous les spectateurs, je suis parti chargé d’un sentiment de jubilation et d’inquiétude. Car Noël Casale prend à bras le corps cette parole d’un universitaire convié avec insistance à jouer les guides pour la visite d’Hitler à Rome. Il bouge, il blague, il hésite, se reprend, il nous parle au présent, il se laisse magistralement traverser par le texte, par tout ce qu’il éveille en lui, et il nous emmène dans sa traversée. Il se fait humain, très humain. C’est comme un ami ou un père qui nous raconte sa journée. Et quelle journée ! Fascinante et ridicule, car passée en compagnie de deux des plus grands monstres de l’histoire. Il le fait en blaguant, sans s’épargner lui-même dans ses faiblesses, il raconte l’exceptionnel et le renvoit à son simple fait humain. Les personnes qu’il croisent, que l’on connaît d’ordinaire par le filtre des images d’archives ou les interprétations qui les entourent, sont ici ramenées à leur être, à leurs attitudes, à leurs manœuvres de séduction.

 

Et ces deux personnes sont de bien piètres acteurs, de bien pauvres connaisseurs en art. Hitler pousse des soupirs d’admiration devant un tableau « comme un concierge à l’opéra qui applaudit un contre-ut ». Puis en se tournant vers sa suite en commençant chacune de ses interventions par un « Messieurs vous voyez », il fait passer tout ce qu’il voit à la moulinette de son idéologie. Mussolini, pendant ce temps, s’inquiète du peu de profondeur du canal qui borde le musée, incompatible selon lui avec la grandeur de Rome. Chaque vision d’une sculpture, d’un tableau est l’occasion d’un commentaire de circonstance qui met en relief leur être, leur égo, leur politique. Les attitudes physiques des deux hommes que le témoin rapporte correspondent aux personnages grotesques qu’ils se sont fabriqués. Chaplin dans Le Dictateur ne fait qu’imiter fidèlement son modèle. Et ce modèle cesse alors d’être une simple marionnette dans notre imaginaire, pour devenir une beaucoup plus inquiétante marionnette humaine.

Le plus intéressant dans ce récit, est le rapport des deux dictateurs à l’art, qui leur permet, particulièrement pour Hitler, d’asseoir sa rhétorique d’opposition à « l’art décadent » qu’il a « banni d’Allemagne ». Lorsqu’Hitler lie la pensée à l’action politique en affirmant que s’il n’avait pas été là, « le bolchévisme aurait tout détruit », Mussolini approuve gravement. Ces paroles, sans commentaires ni jugement, sans filtre médiatique, nous montrent ces pensées dans toute leur ineptie. Il n’y a pas de grandeur, il n’y a que du bruit. Derrière leur théorie du complot, dont ils fait une réalité par les mots, se cache une simple et maladive envie de pouvoir. Ces « révolutionnaires » aux « idées nouvelles », ne sont que les représentants des idées les plus étriquées et les plus réactionnaires de leur temps. Et par le pouvoir de leurs locuteurs, cette pensée malade devient le point d’appui de toute interprétation, le maître-étalon de l’opinion.

 

Enfin la parole du témoin nous renvoie aux complexités des constructions de nos propres pensées. Ainsi au début du spectacle, il nous explique avec un peu de honte les idées contradictoires et les fantasmes auxquels il est lui-même soumis. Il hésite à fomenter un plan pour assassiner Hitler et Mussolini, car une guerre lui paraît inévitable et permettrait, peut-être, de poser les bases du socialisme sur les ruines de l’Europe. Les appuis qu’il cherche auprès d’anti-fascistes notoires, autant que désorganisés, n’amènent même pas le résultat d’une surveillance. Et cet homme bon est ainsi renvoyé à la réalité de son rôle : celle d’être un témoin plutôt qu’un acteur. C’est d’impuissance qu’il s’agit ici, et il s’avère que les tyrans n’ont pas à s’inquiéter outre mesure pour leur sécurité, car leurs ennemis sont perdus dans l’attente et le rêve. La vérité est cruelle : l’avènement de dictateurs est aussi le résultat de nos propres contradictions.

 

C’est la grâce de cette interprétation tout au présent de nous reconnecter avec la réalité et l’humanité de tout cela. Noël Casale donne l’impression de témoigner, il nous rend les pensées et les hommes à leur chair. Pour le coup, ceux dont il parle nous paraissent proches, ils nous sont rendus au temps pas si lointain de leur réalité. Et l’effet sur les spectateurs est à la fois fascinant et vertigineux.

 

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