Re : Walden

Théâtre National de la Colline

  • Date Du 16 janvier au 15 février 2014

Re : Walden, représenté en ce moment à La Colline, est une variation sur le thème de la promenade philosophique. Elle met en perspective l’œuvre de Henry David Thoreau, et son récit de la contemplation du lac de Walden, à travers l’utilisation de la technologie, du jeu distancié et de la musique contemporaine. La mise en scène est un étrange objet d’observation, un miroir dans lequel les acteurs cherchent, peut-être, à combler l’écart entre le monde technologique et la pensée de la nature.

 

Au début de la représentation, la lumière de la salle reste allumée. Les jeunes acteurs rentrent petit à petit dans la parole philosophique. Ils commencent sous forme de conversation, ils tentent de dire ce texte de Henry David Thoreau, peut-être trop lointain pour eux, ils articulent, ils se reprennent, ils le traduisent et le re-traduisent. La lumière de la salle s’éteint, les acteurs veulent rentrer dans le vif du sujet mais leur hésitation perdure. Ils parlent comme s’ils tentaient d’apprendre une leçon et de la comprendre en même temps. Leur parole est atomisée, dispersée, elle percute leur psyché comme le feraient les reflets d’un lac. De l’unité philosophique d’origine, il semble que les pensées contemporaines ne peuvent rendre compte que du scintillement.

 

Mais ce n’est pas facile de saisir cette pensée, car le monde qu’ils tentent de comprendre est peut-être trop loin d’eux. Ils sont contemporains, très contemporains. Ils sont même désignés comme tels. Ils sont d’aujourd’hui, ils manipulent aisément la technologie. Puis ils s’essayent de bonne grâce à toucher le vieux piano, laissé là peut-être, comme un souvenir de Saloon, sorti de l’époque de l’Amérique sauvage de Thoreau. Ils se promènent autour d’un lac-miroir, un carré dessiné au sol que l’on reconnaît comme espace possible de prise d’images ou de paroles. C’est comme une trace de plateau de cinéma, un lieu où l’on s’imagine pour mieux se raconter.

 

Les images du lac sont projetées sur l’écran du fond. Elles sont traversées par toutes les saisons, qui se succèdent en fonction de l’action musicale. Et cet écran agit comme une contemplation à la fois écrasante et distante. L’image est fixe, indéchiffrable, scintillante par les saisons qui la font se métamorphoser. Mais elle reste une image, elle n’est pas expérience de la nature. Elle demeure un obstacle à la pénétration philosophique.

 

Ces jeunes gens tentent de comprendre, mais ils ont beau remâcher cette parole, ça se voit qu’ils n’y arrivent pas vraiment. De quoi est-elle faite, cette philosophie, de quoi peut-elle bien leur parler aujourd’hui ? Les aphorismes de Thoreau sont lus, la bouche pleine, sur des papiers d’emballages de Carambar. Ils sont ainsi relégués au stade de la blague qu’on ne comprend jamais et que l’on doit se réexpliquer après l’avoir lue. La déconnexion entre la philosophie de la nature et le monde ultra-technologique qui est le nôtre trouve son apogée dans un moment très drôle de traduction « google » de passages du livre de Thoreau. Passages dits, comme il se doit, avec le plus grand sérieux.

 

Ces jeunes partent philosopher comme on va à la pêche, et la figure de Thoreau, que l’on voit apparaître, ne leur est d’aucun secours : il semble lui aussi se promener comme dans un rêve sans psyché. Il les aide à pêcher, il leur montre comment faire, mais la canne à pêche est sans fil, et le geste vain. Les objets semblent de plus en plus contaminés par la virtualité. Même le piano s’y met, qui décide, au milieu du spectacle, de se passer de musicien. Le dialogue apparaît difficile, presque perdu d’avance, entre les perceptions contemporaines et une pensée véritable de l’homme au sein de la nature. Mais si le propos est, de ce point de vue, limpide, si les acteurs, le musicien, le vidéaste tiennent le pari difficile jusqu’au bout, le traitement du texte apparaît parfois anecdotique. Il y a des clins d’oeils appuyés. Des plaisanteries, un peu trop soulignées, semblent surgir comme des excuses à la forme un peu difficile du spectacle. Les acteurs se promènent, et cette bonhomie menace constamment de se retourner contre leur propos. Plutôt que de raconter l’incompréhension, le spectacle donne parfois l’impression de ne faire qu’effleurer son sujet.

 

Heureusement, il se termine sur une impression intéressante : on assiste à la projection, sur l’écran en fond de scène, d’avatars numériques des acteurs. La flânerie de ces nouveaux personnages est alors saisissante car elle efface, par la fascination technologique, toute présence humaine sur le plateau. L’homme, sa promenade tranquille, ses questions trop lentes, sont remplacés par une technologie dont il est loin de maîtriser tous les aspects. Le vrai miroir de la philosophie de Thoreau est donc son antithèse technologique, car elle met en perspective la seule véritable question intéressante de la pièce : entre la nature quittée et la technologie dévorante, où se trouve la place de l’homme ? Il y a passablement de métaphysique dans la non-pensée.

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