Le Tireur occidental

Le Lucernaire

  • Date du 8 janvier au 15 mars 2014
  • Texte William Pellier
  • Mise en scène Michel Cochet
  • Avec Xavier Béja
  • Scénographie Cyrille Bosc
  • Lumières Charly Thicot
  • Création sonore Antoine Chao
tireur  occidental

Spectateurs, partez, par la parole, au bout du Monde, à la rencontre de vous-même.

 

L’histoire est belle. Dans un monde imaginaire et étrangement proche du nôtre, un jeune ethnologue frais émoulu de l’Université part aux confins de l’Occident, au pied de la Muraille septentrionale, pour rencontrer le Tireur Occidental, chargé depuis 50 ans, sous le matricule KVV,  de défendre la Muraille contre les peuplades barbares de l’Innocident qui menacent continuellement d’envahir le territoire. De cette parabole simple,  écrite au cordeau par William Pellier, Michel Cochet et Xavier Béja en tirent un spectacle impeccable, une fable puissante.

 

Sur une chaise haute, à la fois châlit, trône de roi improbable, chaise à porteur, Rodolphe, l’ethnologue, raconte. Il raconte un bout du monde qui fait songer au Désert des tartares, à l’imaginaire des nouvelles de Jose-Luis Borges. Il raconte le meurtre des « Sauvages », la découverte de leur réalité, sa quête aventureuse dans leur territoire. Il raconte sans le vouloir ses aprioris, son savoir livresque dans lequel l’autre n’est évidemment qu’un inférieur.  Nous songeons à la fois à Livingstone dans la jungle, aux histoires de rois fantoches, d’Européens adorés par les populations de « sauvages », et à la cruauté de certains régimes, où l’Autre n’est qu’un untermensch, qui ne mérite qu’une balle dans le front pour simple ment oser chercher, dans l’Occident, un peu de nourriture.

 

La précision du jeu de Xavier Béja, net comme peut être nette la pensée de ce jeune théoricien, son aptitude à nous faire revivre, par la voix, le Tireur, personnage tendu vers un seul but, défendre l’Occident ; la mise en scène tout aussi rigoureuse de Michel Cochet, nous font  plonger dans un monde à la fois proche et lointain, un livre d’histoire coloniale rempli de la « mission civilisatrice » de la France, et l’actualité de nos peurs face aux migrants, face à ce qui pourrait venir déranger notre ordre bien propret. Le travail très soigné des lumières et de la bande-son rajoutent à l’imaginaire, ouvrent des perspectives mythiques, et font entrer de plein pied dans la subjectivité de Rodolphe, dans sa perception des Lointains.

 

Immobile sur sa chaise, ne touchant à proprement parler jamais terre, Rodolphe est lui-même par la scénographie, trophée de chasse, au milieu de totems ou d’objets d’art premier, proposant au regard du spectateur un retournement. L’explorateur lui-même sujet d’exploration. Comme si, au bout du compte, l’explorateur était prisonnier pour l’éternité d’une vitrine d’un Musée des arts derniers, dans un village introuvable de l’Innocident, et racontait son histoire aux Autres, aux Différents que nous sommes.

 

Ce beau et fort spectacle, dense et compact, la langue de William Pellier, étrangement glaçante, factuelle, entomologique, ouvrent dans le cerveau du spectateur de larges chemins de réflexion. A la croisée d’une histoire à la Jules Verne, d’une parabole à la Montesquieu (« Comment peut-on être persan »), et d’une terrifiante leçon d’histoire contemporaine, Le Tireur occidental nous fait idéalement entendre la résonance entre les peurs coloniales du XIXème siècle et nos peurs d’aujourd’hui.

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