Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé (Le Mépris)

La Scène Watteau

  • Date du 6 au 23 janvier 2014

Nous entrons dans le théâtre comme dans une salle de sport. La lumière du public est allumée, et elle le restera encore quelques minutes, le temps pour nous d’accepter le rythme, à la fois lent et intense, qui sera celui du spectacle.

La scène est d’abord ring de boxe, puis elle devient plateau de théâtre ou de cinéma. Elle est regardée par les juges qui se feront plus tard protagonistes de l’histoire, apportant leur contribution au combat que mène le scénariste, principal personnage de la pièce.

Celui qui est en jeu est donc celui qui écrit. Mais il ne sait plus très bien pourquoi il le fait, ni quel est le sens de l’engagement qu’il prend autour d’un film sur l’Odyssée. Il est perdu entre son besoin d’argent et son désir de revenir à l’écriture de théâtre. Il est déchiré à l’idée de se vendre et pourtant il le fait, par amour pour sa femme. Mais elle interprète le geste de son homme comme un renoncement qui lui vaudra son mépris.

 

Tout est là, et le malentendu se transforme en bataille entre conceptions nouvelles et anciennes de l’amour et de la loyauté. Nous suivons le dur cheminement intérieur du scénariste, traversé par des forces obscures, dont la plus étonnante est l’apparition d’Homère himself dans le sous-sol d’un parking.

L’humour est relié à l’étrange, avec cette intervention de l’illustre auteur, qui parle le grec ancien, mais « aussi un peu le français ». La « faim » homérique, son désir de vivre et d’écrire, est reliée à la modernité des enjeux par la grâce de cet humour, qui fait se jeter le grand auteur sur les petits fours à disposition. Nous sommes des hommes modernes, et le choix de notre façon de vivre nous appartient, mais cette modernité est traversée par des forces archaïques, obscures et comiques.

 

Le lien entre l’inconscient et l’apparence de la vie est rendu avec précision, force et élégance par les choix d’écriture, de scénographie, de lumière. Le metteur en scène choisit de mêler des références, notamment, à l’Odyssée, à la Divine Comédie de Dante, et au Mépris de Godard. Le plateau est laissé à nu, encadré par une ligne blanche : c’est un plateau de cinéma où va se construire le récit de cette odyssée personnelle. Les passages rêvés, en bleu, sont mêlés à la lumière de la « réalité », le soleil fantasmé de Capri. Les lumières sont à la fois précises et troublantes.

Le travail sonore est tout aussi épuré. Des chansons sortent d’ordinateurs portables et produisent un subtil effet de réel, soutenu par une partition électro qui suggère les forces à l’œuvre dans le cerveau du scénariste.

Les échanges sont à la fois drôles et profonds, d’une élégance à couper le souffle. La distance et l’étrangeté sont encore augmentées par les multiples langues (natales ?) parlées sur le plateau, l’allemand pour le cinéaste, dont la pensée moderne fascine, l’anglais pour le producteur américain et ses injonctions brutales, le grec ancien pour l’Homère nu du parking. Ils sont traduits maladroitement par une assistante, comme pour nous suggérer que toute langue comporte quelque chose d’inatteignable, qui échappe à la transposition. Et le Français se retrouve entre toutes ces langues, toutes ces conceptions et doit choisir celle qui sera la meilleure pour lui-même. Il est un nouvel Ulysse, déchiré par l’angoisse du retour dans le lit conjugal, troublé par la complexité de ses sentiments.

 

Le couple se parle froidement, laissant entendre toutes les virgules, les suspensions et les points finaux. Il se parle mal, comme dans un film de Godard. Mais le style distancié qu’on a pu, avec le temps, confondre avec du maniérisme, reprend ici toute sa force étrange. L’homme et la femme se donnent les répliques, ils jouent la partition d’un film qui leur échappe. Et nous voyons le scénariste, arriver, peu à peu, à cette conclusion : il devra, pour reconquérir sa femme et l’estime de lui-même, obéir à l’injonction primitive du meurtre des prétendants. Le scénariste n’a peut-être pas compris son cheminement, mais les images ont changé à l’intérieur de lui-même et l’ont amené à faire un choix, celui d’un retour à Ithaque.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas ici de faire l’apologie des forces primaires. Le retour en arrière n’est ni possible, ni souhaitable. Il s’agit de montrer, sans prétention, ce qui est réellement en jeu quand nous faisons un choix.

 

La mise en scène est brillante, et le travail d’érudition ne s’oppose en rien à la clarté du propos. Au contraire, elle l’articule, elle lui donne un souffle épique, étrange et comique. Nous voguons, comme Ulysse, d’épreuves en épreuves. La fin même nous surprend et nous met en garde. Car alors que tout parait résolu, elle semble nous entrainer vers d’autres abysses.

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