L’Atlas de l’anthropocène : les déterritorialisations du vecteur

  • Date 6 décembre 2013

 

 

La géographie pense les espaces, le théâtre en crée. Abordant la géographie par le biais d’une conférence théâtrale, Frédéric Ferrer propose, dans un jeu à demi sérieux, d’explorer des zones peu connues, à la lisière du savoir et de sa parodie. C’est en effet un grand détournement que réalise L’Atlas de l’anthropocène : les Déterritorialisations du vecteur, spectacle qui s’insère dans un cycle de conférences théâtrales, proposé cette saison par le théâtre du Rond-point. Au cours de cette soirée condensée en une heure, Frédéric Ferrer déjoue le principe même de la conférence, tout en exhibant soigneusement ses codes.

 

Rien de plus simple qu’une conférence : un homme, seul sur scène, se présente comme un spécialiste de quelque chose (ici, des moustiques-tigres, aedes albopictus de son nom scientifique) et confronte différentes hypothèses en réponse à un problème donné. Dans ce spectacle, Frédéric Ferrer tente de résoudre un problème typique de l’anthropocène, période qui, selon certains scientifiques, aurait été amorcée par la révolution industrielle, celui de la propagation de maladies via un moustique qui voyage, utilisant les mêmes moyens de transport que les hommes. Armé de l’attirail du parfait conférencier (vidéo projecteur, micro-cravate et présentation power-point), il annonce qu’il délivrera à son auditoire les conclusions auxquelles il est parvenu, tout en essayant de respecter le temps imparti par le théâtre, soit une heure de temps pour une heure quarante-cinq de discours à un débit normal. Ainsi, la conférence des Déterritorialisations du vecteur est biaisée, piratée et tordue, au profit d’un exercice qui poursuit un objectif plus complexe que celui de la transmission d’un savoir. À quel type de discours a-t-on alors affaire, si celui-ci ne se résorbe ni dans la pratique de la conférence, ni dans celle du théâtre ?

 

La première torsion que Frédéric Ferrer fait subir au genre de la conférence est de l’ordre du bug : plutôt que de simplifier son discours, comme le ferait n’importe quel conférencier, il choisit de le dire dans son intégralité, mais trop rapidement. Alors, sa langue fourche, son volume s’enfle tandis qu’il accélère, il s’enflamme plus qu’il ne le faudrait. Il assène ses hypothèses et balance leurs échecs successifs, s’énervant au fur et à mesure qu’il présente la complexité du problème « moustique-tigre ». On le comprend assez vite : cet homme qui se veut expert n’est en réalité qu’un faussaire. Ainsi, ses conclusions se réduisent bien souvent à des maximes (« Vivre c’est risque sa peau ») ou à des raccourcis jargonneux, empruntés au vocabulaire de la géographie philosophante, comme la « déterritorialisation », concept géographique volé à Deleuze et Guattari. Les images qui accompagnent la conférence sont de l’ordre de l’anecdote, relèvent d’une fausse naïveté à vouloir illustrer son propos coûte que coûte ou bien s’annexent au genre du reportage-gag télévisuel.

 

Malgré toutes les promesses que le format original des Déterritorialisations du vecteur laissait entrevoir, ce spectacle ne parvient pas à exploiter les tensions que ce détour par le théâtre pouvait donner à un discours scientifique. Car la démarche de Frédéric Ferrer table sur l’effet « décalé », la parodie et le sketch, sans réellement explorer tous les bugs qu’une véritable appropriation d’un savoir de spécialiste pouvait provoquer. Plutôt que de penser la tension entre, d’un côté le savoir et son mode de transmission codifié par le genre de la conférence, et de l’autre la performance et son jeu avec les réels possibles, Frédéric Ferrer se réfugie dans un style comique, qui laisse peu de place au trouble du spectateur. Si bien qu’à regarder cet expert qui n’en est pas un et qui s’évertue à traiter son savoir sur le mode parodique, on reste finalement dans le même état que devant une conférence lambda: plus ou moins indifférent, un sourire aux lèvres, devant le jeu clair de Frédéric Ferrer, campant un personnage de faux scientifique, un peu maladroit et balourd, qui travaille l’imagination à coups de gags absurdes. Alors que l’humour naît de la surprise devant le déplacement d’un élément appartenant à un champ dans un autre champ, Les Déterritorialisations du vecteur reprend des clichés sans les travailler. Devant ce décalage trop évident, on ne peut ressentir le moindre trouble, ce trouble qui nous saisit au théâtre lorsque tout à coup, rien n’est sûr: qui se trouve devant nous, que dit-il, où est la vérité, où est la fiction. Le détour vertical annoncé reste donc bien plat.

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