Late night

Nouveau Théâtre de Montreuil

  • Date Du 10 au 20 décembre 2013

Ils sont six, dans un monde en ruine. Trois hommes et trois femmes qui dansent jusqu’à l’épuisement une même danse sur des musiques différentes, une sorte de valse. Mêmes gestes au son de mémoires différentes.  Dans un décor de salon-salle de bal, entourés de gravats, ils semblent être les seuls survivants d’un monde disparu. Ils dansent et ils racontent. Des révoltes, une guerre, l’embrasement de l’Europe. Ils racontent un monde en ruine, la joie au milieu des bombes (comme faisaient les Serbes qui organisaient d’énormes fêtes à Belgrade sur les toits quand les bombes tombaient sur la ville), les révoltes, les pertes d’être chers, de lieux. La télévision diffuse des extraits du Mépris. Ils parlent, ils dansent. Ils présentent quelques dérisoires tours d’adresses ou de minables tours de passe-passe, comme s’ils voulaient séduire on ne sait quel absent, ou plutôt comme s’ils voulaient prouver à eux-mêmes et à leurs partenaires pour l’éternité qu’ils sont encore humains, dérisoirement et magnifiquement humains.

 

Le spectacle du Blitz Theatre Group d’Athènes, très influencé par La Jetée de Chris Maker, est un spectacle de l’après, d’un temps futur,  un vrai spectacle d’anticipation. La force étonnante de ce spectacle post-moderne, post-apocalyptique, c’est qu’il ne propose rien. Pas de message politique, pas de revendication, pas de théorisation du monde. En refusant toute visée idéologique, Late Night s’inscrit au plus près d’une modernité inquiète, sans repère, dans la conscience d’une vie absurde et joyeuse en même temps. C’est un état des lieux, un état d’un monde à reconstruire, à reformuler. C’est à la fois jubilatoire et mélancolique. Mélancolique car la pièce parle de mondes détruits, de l’inutilité des désirs, d’exaltations enfuies, d’une jeunesse vibrante dont l’éclosion a été causée par l’imminence de sa propre fin, par la connaissance de son exceptionnelle brièveté, et dont la guerre a stoppé toute éclosion. Jubilatoire car il s’y affirme constamment une force de vivre, d’être, d’être là, au présent, au plus fort de ce qui nous est, malgré tout, donné à vivre. Spectacle de trentenaires, certes, mais spectacle qui s’adresse à bien au-delà qu’à la génération des trentenaires.

 

A qui s’adresse-t-il, d’ailleurs, ce spectacle ? Nous, spectateurs, regardons une scène d’un monde où il n’y a plus de spectateurs. Alors, à qui parlent-ils, pour qui dansent-ils, ces six rescapés ? Nous pensons à « L’Invention de Morel », l’extraordinaire livre de Adolfo Bioy Casares, dans lequel le héros débarque sur une île où les habitants vivent constamment la même journée. Ici aussi, nous assistons aux fragments d’une histoire qui pourrait durer bien plus qu’une heure trente. Une histoire infinie, un temps clos sur lui-même, dans lequel les acteurs seraient condamnés à jouer éternellement la même chose. Ils se nomment d’ailleurs par leurs vrais prénoms, comme s’ils étaient prisonniers d’une histoire fictionnelle, comme s’ils ne pouvaient plus jamais sortir du théâtre et étaient condamnés à être des personnages. Ils tissent un lien entre le réel de leur nom et la fabrique du théâtre, dans leur implication à raconter, en leur nom propre, de la fiction. Personnages, marionnettes, à la fois morts et vivants, ils restent figés dans un entre-deux de l’Histoire.

A la fin du spectacle, les acteurs sont réunis autour d’un téléviseur. Suivent-ils l’état du monde qui continuerait à vivre malgré tout, hors de leur salle de bal-blockhaus-abri nucléaire ? Est-ce un métaphore de la Grèce malade regardant l’Europe vivre sans elle ou sur son dos? Ou ne sont-ce que des images venues du passé, qui les renvoient à leur propre mélancolie ?

 

On pourra, sur le moment, reprocher un manque de fond aux propos tenus, comme si l’on s’en tenait à une superficialité des choses. Mais peut-être est-ce la nature même du spectacle qui veut cela. Les récits des événements sont extrêmement factuels, comme si nulle analyse ne pouvait dépasser l’apparence des choses, comme si derrière cette apparence, il n’y avait rien. Le réel n’est ici réductible qu’à lui-même. La modernité se cache dans ce refus d’un monde abstrait, dans une présence au monde loin de tout idéal platonicien.

Ce n’est pas un spectacle de plus, dont on sort débordant d’enthousiasme, mais qui s’effrite comme du sable à peine sommes-nous sur le chemin du retour. Bien plutôt sommes-nous en présence de l’un de ceux, bien plus rares, qui s’inscrivent dans notre mémoire, et qui continuent , pour longtemps, à nous hanter et nous questionner.

 

(Spectacle en grec surtitré)

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