Stuffed Animals + discothèque

La Loge

  • Date 26, 27, 28, 29 novembre

Une soirée partagée à la Loge

 

Les soirées partagées du théâtre la Loge, dans le XIème arrondissement de Paris, sont une belle occasion pour découvrir de jeunes compagnies. Le principe est simple : proposer la découverte simultanée de deux créations courtes, qui trouveraient difficilement seules leur place dans une programmation. La Loge met en miroir deux spectacles dont les propositions peuvent se rencontrer, même si les esthétiques sont très différentes. Ici, c’est la structure scénique qui était le principal point commun entre les deux spectacles. Ils intégraient tous deux comédiens, DJs, et vidéo-projecteurs.

Partagée, la soirée l’était également dans le public, puisque nous avons été deux critiques du Souffleur à aller voir les spectacles, Elvira et moi-même. Aussi, nous proposons de présenter cette double critique sous forme de dialogue. Elvira Hsissou me répond en italique.

 

 

Stuffed Animals, inachevé et prometteur

 

 

Stuffed Animals, d’abord, propose un univers animalier, à la fois violent et enfantin. L’enjeu du spectacle c’est le couple, le vide amoureux, la séparation et l’impossible envie d’enfant dans un monde saturé d’informations. La mise en scène a le désir de faire craquer le vernis des apparences, et de faire resurgir la sauvagerie cachée en chacun de nous.

 

Comment fait-on lorsque l’autre ne s’achète pas ? Comment tenir « l’ensemble » qui ne prend pas à tous les coups la figure du couple avec ou sans enfant. Où trouver les ressources d’une relation si intime , quand l’intimité est déjà colonisé d’images, de préjugés qui conduisent à une incapacité de faire, d’aimer à deux ? Quel horizon inventer, proposer ? En attendant la solitude à deux vire à l’hystérie.

 

Des animaux empaillés et des peluches jonchent le plateau. L’esthétique revendiquée se situe entre Jacques Demy et David Lynch. C’est parfois réussi et parfois non.

 

-La pièce prend des allures de melting-pot d’un matériau théâtral relevant d’esthétiques repérables, et qu’un spectateur de la scène  contemporaine reconnaît. Le problème est que l’esthétique présentée n’est voulue/reçue qu’extrême. Radicalité qui gomme passe outre les enjeux dramatiques posés. Celui de la solitude, de l’enfermement dans un rapport à la matière très singulier qu’elle amène. Je te rejoins vraiment sur ce point Willie. Le sol est un élément très fort, dont on perd la mesure et la subtilité au fur et à mesure de la pièce car il n’est pas vraiment pris en compte. Cette proposition est pourtant très riche pour l’imaginaire et la perception du spectateur. Les deux ne touchent plus « terre », un sol à bulle qui éclate. C’est très fort comme proposition ! 


Je suis d’accord avec le fait que les bonnes idées se succèdent, que le spectacle a beaucoup de potentiel, mais je trouve qu’il pèche par excès d’ambition. Il y a des éléments qui posent question, comme le fait que les comédiens marchent sur un plateau recouvert de papier bulle. L’effet de crépitement est très intéressant, oui, mais il finit par devenir anecdotique. Tout se passe comme s’il n’était pas suffisamment mis en lien avec les autres éléments du spectacle.

 

– En fond de scène un dj et une table près de laquelle la comédienne allume et éteint une lampe de bureau que l’on découvre à chaque fois dans une nouvelle posture de corps. La tête se cogne contre la table – le coup est pris en charge par la main qui claque la table. Un homme  dans l’ombre de l’avant-scène erre, prend sa tête dans ses mains.

 

Dans le jeu aussi, on a l’impression que la direction n’est pas assez précise. On oscille entre sauvagerie et mise à distance. Mais la sauvagerie du ton posée sur la sauvagerie du propos comporte un risque : le spectateur peut lui-même se retrouver en saturation. Dans ce spectacle, c’est la mise à distance qui, à mon avis, fonctionne davantage. Il y a par exemple, un très beau moment où la comédienne joue en play-back une chanson énigmatique, tout en mettant son corps en lien avec la vidéo. À ce moment précis, l’image décale le langage, et ce décalage amène une belle et inquiétante étrangeté. Cette mise en scène est une œuvre de jeunesse, mais elle est très intéressante visuellement et dans l’ensemble de ses propositions. Les images que ce collectif a commencé à mettre en place, tout ce baroque, cette folie qui reste en tête longtemps après la représentation, laissent présager du meilleur. On attend juste d’avantage de précision, de clarté. À suivre.

 

 

Discothèque, choc esthétique et simplicité

 

Dans discothèque (le titre n’a pas de majuscule, volontairement), c’est une jeune femme qui évoque par la danse une histoire qui lui est réellement arrivée. Elle a connu une rupture amoureuse, survenue en même temps qu’une grave opération de la colonne vertébrale. Cette opération aurait pu lui coûter son parcours de danseuse… Comment rendre une telle violence, une telle chute, une telle menace ?

 

Parcours d’une femme seule en scène dont le corps conte l’amour. Avant tout je pense, un conte, qui joue du réel dont la comédienne porte la trace. Mais peu importe maintenant la marque. La cicatrice arrivera en fin de parcours. Pas pour le signer, mais comme objet esthétique, transformé par l’opération plus magique que souffrante de la performance. 

 

Les lumières et le décor sont réduits au strict minimum. Il n’y a qu’une seule table, qui bien vite apparaît dans sa crudité, tranchante, menaçante. Cet objet du quotidien est alors nimbé de dangerosité, il évoque une table d’opération ou de dissection.

 

– La comédienne y pose sa main, une projection apparaît en fond de scène. Une forme évolue, métaphore de quelque chose qui prend, au contact du verre –mutation

 

La vidéo montre une radiographie du coccyx de la danseuse, image toute en rondeur, qui peut à la fois évoquer la mort et l’enfantement. Quelle nouvelle vie naîtra de cette opération ? Qu’est-ce qui sera sauvé, qu’est-ce qui changera ? Il y a seulement deux couleurs, le bleu et le rouge, dont la succession provoque une hallucination visuelle, ainsi qu’un sentiment de gêne. À la couleur de la passion succède celle de la mort, en télescopage tragi-comique.

 

Vêtue d’une robe blanche la comédienne s’élance, et atterrit à plat ventre sur la surface, bras à l’horizontal ; grâce légère. A un moment, un enregistrement passe des définitions de l’amour, qui font penser à un micro-trottoir. Pendant ce temps, la comédienne a enfilé deux bottines : elle est derrière la table, au sol. Ses jambes apparaissent, elle soutient son buste à l’aide des bras, et enlève une chaussure. Le pied nu vient se greffer sur l’autre chaussé. La contrainte de l’exercice est la suivante : tenir à deux sur une chaussure. Inévitablement, la chute, les chutes se multiplient,  violentes et, salvatrices aux dires de la comédienne. « A un moment je dois tomber, pour marcher avec mes deux jambes et c’est une libération » L’exercice offre une métaphore physique de l’amour, entre le burlesque et le tragique. Entre-deux, qui dessine un sourire aussi bien qu’un masque d’effroi au visage du spectateur (le mien en tout cas). Passage d’une émotion l’autre, l’exercice est aussi bien pour nous qui craignons la chute, pour en rire ensuite …!  Magie du conte qui propose un parcours métaphorique de l’amour, et pas uniquement de la relation amoureuse. La comédienne qu’elle prenne son envol ou elle qu’elle tombe, danse sans cesse. C’est sa force magique personnelle, c’est ce qui lui permet de passer par les épreuves de ce parcours, en en sens, initiatique. Les chaussures, la robe, la cicatrice, sont autant d’accessoires qui lui permettent de passer d’une étape à l’autre. A la fois des appuis concrets de jeu, ainsi que des outils poétiques qui orientent son cheminement. 

 

Le travail de son est tout aussi épuré, laissant se succéder des plages de silence au tendre vacarme des conversations sur l’amour. Une chanson enthousiaste est coupée nette dès son introduction. Les questions sont suspendues tout au long du spectacle, jusqu’à l’image finale où la danseuse nous montre le bas de son dos et les cicatrices de l’opération. C’est cela qui change : la danseuse danse toujours, mais elle est marquée, elle a grandi d’un coup. Plus rien ne sera jamais comme avant. C’est un spectacle magnifique, simple, fort, sincère. J’ai rarement vu évoquées avec tant de justesse la douleur, l’inquiétude au plus profond de l’être. On renaît, débarrassé de toute illusion, rendu à la crudité et à la fragilité de son humanité. Merci pour cela.

 

Willie Boy et Elvira Hsissou

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1 Commentaire

  1. More Louis - 05/12/2013

    Je ne suis pas totalement d’accord avec vous sur la pièce Stuffed Animals. Certes, c’est une création qui n’est pas exempt de défauts (le personnage masculin, pas toujours convaincant) mais il faut quand même reconnaitre l’audace et l’originalité de l’entreprise : faire une pièce sur la part d’animalité se dégageant de l’humain lors d’une relation amoureuse qui se dégrade de manière aussi brutale et inspirée relève à mon sens d’une belle découverte et offre une proposition théâtrale qui est autre que simplement mettre en scène un personnage vêtu de blanc errant autour d’une table. La mise en scène, dynamique, justifiée et fourmillante (l’utilisation du papier bulle, le travail sonore et musical, les lumière et projections, les masques…) sublime la performance de la comédienne principale, particulièrement impressionnante. Pour ce qui est du cachet cinématographique inhérent à la mise en scène et de la transposition d’artifices de cinéma sur les planches d’un théâtre, c’est un parti pris assumé que je trouve assez frais et intéressant. Pour ma part, j’ai hâte de voir l’évolution du projet ainsi que les créations futurs du collectif en question.