Trois Soeurs

Théâtre-Studio

  • Date du 11 novembre au 14 décembre 2013, puis en tournée
  • Mise en scène Christian Benedetti
  • Lumières Dominique Fortin
  • Costumes Lucie Ben Bâta et Chantal rousseau
  • Avec Christine Brücher, Florence Janas, Nina Renaux, Daniel Delabesse, Philippe Crubézy, Claire Dumas, Elsa Granat, Christian Benedetti, Stéphane Schoukroun, Xavier Legrand, Laurent Huon, Mathieu Barbet, Gaspard Chauvelot, Jean-Pierre Moulin, Jenny Bellay, Isabelle Sadoyan.
Trois soeurs

L’évidence de la vie, dans sa vibration la plus bouleversante.

 

Dans Le Système Ribadier de Georges Feydeau (hasard des pièces vues la même semaine), Ribadier demande à sa femme: « Où vas-tu? », et elle répond par un très beckettien: « Nulle part ». Ce « -Où vas-tu? -Nulle part » pourrait être le commentaire des Trois Sœurs. On veut partir, on rêve de Moscou, le temps s’enfuit, les êtres vieillissent et les trois sœurs se retrouvent immobiles devant la maison désertée. Seul le temps a passé. De plus en plus éloignées du cœur de leur maison d’enfance (la pièce commence dans la salle à manger et se termine dans le jardin), les sœurs se retrouvent dépossédées de leur histoire, de leur passé, trahies en quelque sorte par leur frère, elles n’existent plus que par leur lien entre elles, par la tristesse qui les lie. Les vies sont ratées, l’espoir est mort, la fête est finie. Les sœurs restent dans ce « nulle part » morne,  un nulle part qui ressemble à l’éternité de la mort, rêvant en vain de Moscou, rêvant à être dans la vie.

 

Le très beau spectacle donné par Christian Benedetti et sa troupe s’approche au plus près de l’émotion impalpable de la vie. Se refusant à toute pseudo-reconstitution russe, il restitue l’âme de Tchekhov, la reconnaissance (ce pourrait être mon histoire) et l’empathie, par une exigence simplement humaine. L’important n’est pas le décor mais bien ce qui se dit, ce qui se ressent, ce qui se tait. S’approchant au plus près des êtres, sans clinquant, avec quelques signes (une veste d’officier sur un jean, un morceau de journal), mélangeant les époques, passant du samovar à l’appareil photo numérique, il nous rend attentifs au moindre frémissement des personnages, aux liens de désir, de violence, de haine, d’inconscience, de joie aussi, qui se tissent entre eux.

 

Le Théâtre-Studio d’Alfortville se prête merveilleusement à la représentation. Le lieu même, sans apprêt, aux murs bruts, la jauge réduite, fait que le spectateur se retrouve au cœur des tensions, au cœur de l’histoire. Nous vibrons, nous sommes pris, passionnés. Nous retrouvons même quelque chose de l’ordre du mélodrame, dans les amours impossibles entre Macha et Verchinine (excellentissimes Florence Janas et Christian Beneddeti himself). En débarrassant ainsi Tchekhov de ses oripeaux russes, de cette soi-disant âme slave, Christian Benedetti nous plonge dans l’écriture même, et dans ce que cette écriture a de plus universel.

 

La mise en scène, de par son exigence même, invite le spectateur à la même exigence. Comme tout est fluide, comme tout semble évident, dès que quelque chose fait théâtre sur scène, la magie disparaît aussi soudainement qu’elle est venue. Dès qu’une entrée en scène se voit trop, dès que l’on sent le top départ, dès qu’une musique démarre trop bien dans le silence, on sent le truc, on sent la couture. L’entrée des militaires en retard, au premier acte par exemple, ou l’arrivée trop dessinée de Kouliguine pendant l’incendie. Dès que tout est net, dès que le point est trop bien fait, quelque chose de ce je-ne-sais-quoi se perd. C’est un spectacle qui demande du flou, du fondu, de la précision dans l’imprécision, de la non-maîtrise.

Il se passe la même chose pour les acteurs. Dès que certains font théâtre, veulent prouver quelque chose, dès qu’ils ne se laissent pas traverser par l’évidence du jeu, de la situation, de leur humanité d’acteur, tout devient là aussi truc. Il est pour l’instant dommage (le spectacle a été vu à la deuxième représentation) que tous les comédiens ne soient pas au niveau d’évidence et de fragilité qui sont absolument indispensables pour transmettre l’émotion au spectateur. Dans le lâcher-prise de la présence pure, de l’humain mis à nu. Il est évident que d’ici quelques représentations, quand tous les ego auront été mis de côté, le spectacle prendra véritablement son envol pour atteindre au mieux ce qu’il est déjà, une approche bouleversante de la fragilité humaine, dans son pessimisme le plus élégant.

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