Le Système Ribadier

Théâtre du Vieux Colombier - Comédie Française

  • Date Du 13 novembre 2013 au 5 janvier 2014
Une bonne soirée. Très bonne même.

Dans cette mise en scène de Zabou Breitman, une seule ambition : celle de rendre au plus juste la mécanique comique de la pièce de Feydeau.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est réussi. La pièce nous emmène petit-à-petit, après un premier acte assez conventionnel, dans un délire total. Les excès sont contraints jusqu’à l’implosion dans la médiocrité bourgeoise des personnages. Et les acteurs s’amusent comme des fous.

 

Ce n’était pourtant pas si bien parti : le décor en trompe-l’oeil d’une rue parisienne contemporaine (et pourtant proche du XIXème siècle, puisque la ville n’a pas beaucoup changé depuis Hausmann), avec à jardin une imitation de l’entrée du théâtre du Vieux Colombier laissait présager du pire. Mon voisin m’affirme même, en souriant, « qu’on a pas vu ça depuis 1924 ».

Mais passés les premiers instants de terreur esthétique le décor tourne sur lui-même et se transforme en salon bourgeois Second Empire du meilleur (mauvais) goût. Le comique, l’engouement, le rire franc et jovial s’installent, et l’on comprend le sens de la scénographie. Il ne s’agit pas de faire comme si la pièce n’était pas datée, il n’est pas question d’en faire une adaptation contemporaine ou d’y apposer une signature trop voyante. Nous sommes dans le théâtre de Feydeau, et nous en jouons le jeu. Et on rit. Beaucoup. Même le chien est bon.

 

La puissance comique de Laurent Lafitte en mari qui se sert de ses dons de magnétiseur pour tromper sa femme est irrésistible. Cet acteur est au plus près du sérieux que demande l’exécution d’une telle partition, et sert à merveille l’un des ressorts comiques essentiels des pièces de Feydeau. Par exemple, lorsque Ribadier envisage de ranger pour toujours au grenier sa femme qu’il a endormi, et cela par pure lâcheté, pour ne pas avoir à assumer les conséquences de son escapade amoureuse, il l’envisage vraiment.

 

C’est cela qui est incroyable chez Feydeau : cette abîme au milieu de la médiocrité et des conventions. L’homme bourgeois est prêt à tout, au viol, au meurtre, pourvu que les apparences soient sauvées.

Oui il est terrible le théâtre de Feydeau, car c’est celui d’une classe dominante, qui accapare toute la parole. Et si la femme de chambre et le cocher interprétés par Martine Chevallier et Christian Blanc emportent notre adhésion, s’ils nous sont sympathiques… en revanche ils n’ont aucun pouvoir sur l’action.

Ils ne tirent pas les ficelles comme dans une pièce de Molière ou de Marivaux : le bourgeois qu’on y voyait apparaître a bien gagné.

Il n’y a donc plus de malice, plus de répondant nulle part : les serviteurs servent, les femmes sont réduits à l’état d’objet, et la bourgeoisie se dévore elle-même en anthropophagie comique. Zabou Breitman et ses acteurs le rendent très bien.

 

Les partenaires de Laurent Lafitte, excellents, construisent avec lui cette belle machine. Nicolas Lormeau en mari trompé qui demeure en toutes circonstances un commerçant avisé en vins et spiritueux déclenche des torrents de rire. Laurent Stocker virevolte, saute, danse, et son agressivité amoureuse (il convoite la femme de Ribadier, en bon ami, puis se jette par la fenêtre, lévite, ressuscite) finit par nous atteindre à l’endroit gênant de l’invité indélicat, de la convoitise la plus basse, qui prend les atours d’une déclaration amoureuse en vers. Des vers qui d’ailleurs ne sont pas de lui.

 

Julie Sicard s’en sort très bien en jeune femme trompée et doucement vengeresse, même si le rôle est plus compliqué à exécuter : comment en effet interpréter littéralement un objet entre les mains des hommes ? C’est finalement elle qui aura le dernier mot, même si l’on reste sur une parole finale de réconciliation. Tout cela n’est qu’un jeu, Feydeau nous le rappelle, mais on est passé tout près de la catastrophe.

 

Il n’est pas facile de faire rire, d’oser faire rire. Il est peut-être même plus facile de jouer les pièces comiques comme un drame, sous prétexte d’y découvrir des beautés cachées qui bien souvent n’y sont pas.

Pourtant, faire jouer la mécanique proposée par Feydeau en vaut la peine. À l’horloger patient la pièce révèle toutes ses richesses.

 

 

(Image : cc Brigitte Enguerand / coll. Comédie-Française)

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