Life and Times / Episodes 1 – 2 – 3 – 4

Nouveau Théâtre de Montreuil

  • Date 9 novembre 2013

C’est une aventure au long cours que le CDN de Montreuil nous a invité à vivre ce samedi : traverser, le temps d’une dizaine d’heures, l’exploration théâtralisée de la vie d’une des comédiennes de la troupe du « Nature Theater of Oklahoma ».

Le principe : jouer dans son intégralité, hésitations, expressions orales et bruits de bouche compris, l’échange téléphonique entre la comédienne et son metteur en scène. Trouver la meilleure théâtralité pour rendre compte des étapes de la vie, qui commence dés le berceau et qui se poursuit chronologiquement, au gré, bien sûr, (et c’est là tout le sel du propos), des disgressions, des affections, des tonalités employées par la comédienne. La troupe entière, soit une dizaine de personnes, prend en charge cette parole.

 

 

Les épisodes que nous avons vus (le projet est en cours d’écriture, et la troupe compte atteindre une journée entière de spectacle) sont le récit des premières années de la vie, jusqu’au lycée. Les épisodes 1 et 2, qui traitent de l’enfance et de la primo-adolescence sont intégralement chantés, et joués à la façon d’un spectacle de fin d’année ou d’une parade de GRS. La déconnexion et le décalage sont très efficaces et poétisent ces années ou, si l’on est guidé par ses pulsions, ses envies, on est en revanche complètement à la charge des adultes. Les comédiens rendent parfaitement cette naïveté de l’enfance, cette intégrité, ce plongeon dans l’activité si caractéristiques de cet âge. Le premier épisode est coloré comme un album d’enfants, les couleurs sont simples et vives, les corps gauches et enthousiastes. La musique sort d’instruments manipulés par les acteurs eux-mêmes, et les mélodies, simples, sont comme un rappel des classes d’initiations au solfège. La deuxième partie est plus sombre, et la musique, que ma génération a subi (je suis né sous la plume de Shingo Araki en 1973) est une sorte de prémisse de la techno, ou le rappel de ce « son » infâme destiné à rythmer les démonstrations en gymnastique. Les costumes sont uniformes comme dans la première partie, mais cette fois ce ne sont pas des uniformes scolaires mais des survêtements de sport colorés. Nous sommes dans l’absence volontaire de tout style, et les costumes racontent à leur façon cette période du mal-être adolescent, entre restes d’enfance et découverte de la sexualité. Les costumes sont imposés encore, mais cette fois-ci, ils sont d’avantage subis.

 

 

Les épisodes 3 et 4 trouvent leur décalage ailleurs : la période de définition de la comédienne, qui glisse peu à peu vers l’âge adulte, est rendue par la représentation d’un vieux théâtre de genre, volontairement mal joué, avec la répétition inlassable, comique (et qui finit par devenir inquiétante), des mêmes gestes éculés. Par exemple les comédiens se retournent systématiquement vers le mur, ou s’appuient contre un bureau, chaque fois qu’une révélation mérite d’être soulignée. Et comme toutes les paroles du spectacle sont traitées comme d’importantes révélations, l’effet est assuré. On peut regretter vers la fin de l’épisode 4 une certaine longueur, lorsque le propos s’attarde sur la parole profondément ennuyeuse délivrée par le catéchisme à l’école. Même si l’image finale, complètement hallucinatoire, nous ramène sur le terrain de l’inventivité, la recherche permanente du décalage, le comique, finissent par épuiser, surtout parce qu’ils ne sont pas vraiment sous-tendus par une profondeur du propos. J’y reviendrai.

 

 

La poésie de cette journée passée au théâtre résidait aussi dans son organisation. Des pauses étaient régulièrement proposées, et nous avions la joie de revoir les comédiens dans un tout autre contexte : celui de la distribution gratuite de hot-dog. Nous étions parfois amenés vigoureusement à aller plus vite, et à attraper nos sandwichs au vol, tant il est vrai que les Américains détestent l’inaction et le suivisme. Il faut prendre la nourriture avec le sourire et bouger ses fesses dans sa vie en toutes circonstances. J’ai trouvé quand même que leurs brownies pesaient un peu sur l’estomac. Pas idéal après, de tenter de digérer en silence. Tout spectateur me comprendra.

 

 

L’engagement de cette troupe est exemplaire. Je suis chaque fois surpris par la qualité de la pratique des acteurs américains, et de leur capacité à tout étudier : ils sont à la fois comédiens, chanteurs, danseurs et musiciens. Sans juger de la qualité des artistes français, on ne peut qu’être admiratif de cette intégrité dans l’engagement. Mais il s’agit également d’une toute autre culture du spectacle vivant : chez les Américains, le spectacle est avant tout de l’entertainment, c’est à dire du divertissement. Le spectateur doit en avoir pour son argent, et ne jamais s’ennuyer. Et c’est là peut-être que le bât blesse : en effet, tout se passe comme si, tout au long du spectacle, on passait à côté d’une certaine profondeur. La parole de la comédienne est décalée (raconter au téléphone une vie entière est déjà un exercice de distanciation), et par dessus ce décalage, la troupe rajoute un autre décalage : l’exploit de rendre intéressante une parole à priori banale.

Mais le principe de décalage fonctionne vraiment, selon moi, quand il y a une vraie distance entre la nature de la parole prononcée et son traitement : chez Robert Wilson, par exemple, les personnages disent des paroles de sang et de meurtre avec le sourire, et l’effet est vertigineux. Ce n’est pas le cas dans Life and Times. On ressort heureux, on en a eu pour notre argent, mais l’impression générale est qu’on a vu un spectacle dopé aux vitamines, drôle et décalé, mais qui ne nous a pas vraiment emmené sur des thèmes intéressants. On peut regretter par exemple que certains épisodes, à priori énormes, comme le renvoi d’un professeur parce qu’il a été surpris a payer un prostitué dans un parc, ne soient pas plus approfondis. En effet, cet épisode est traité sur la même tonalité que les autres, et rien ne permet de dire qu’il a été vraiment pris en charge. Il en résulte, pour le coup, une curieuse banalisation. On finit par se demander si le spectacle n’est pas un survol enjoué plutôt qu’un véritable engagement dans la question des menaces, des bifurcations, du danger qui guettent toute vie.

Le spectacle est globalement réussi donc. Mais s’il est caractérisé par l’exploit narratif, l’impression est qu’il ne prend, en revanche, pas vraiment de risques.

Sur le même spectacle, vous pouvez lire la critique de l’épisode 2 par Moïra Dalant.

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