J’ai de la chance

Le Lucernaire

  • Date Du 30 octobre 2013 au 4 janvier 2014 (19h)

 

Une plongée dans la mémoire qui en évite tous les pièges…

 

La fable est simple. Une femme recueille les souvenirs de sa grand-mère qui fut, enfant, cachée pendant la Deuxième Guerre mondiale à Moissac, dans le Tarn-et-Garonne.

Dans cette petite ville, 500 enfants Juifs furent cachés et sauvés, dans de maisons louées dans les années 30 par les Éclaireurs Israélites de France.

Laurence Masliah, qui a écrit et interprète le texte, fait vivre cette transmission de mémoire. Elle joue tour à tour la petite-fille et sa grand-mère. Elle dit elle-même être habitée par un personnage, Germaine, clown caché en elle, auquel elle a donné corps et ampleur pour créer cette grand-mère à la mémoire pleine et vive, menacée de la perdre par l’âge.

Là où on pourrait s’attendre à un classique face-à-face entre générations, là où on pourrait entendre une caractérisation des personnages par des changements de voix par exemple, le travail subtil d’accompagnement de Patrick Haggiag, sa mise en rêverie oserais-je dire, amène le texte en un lieu poétique d’étrangeté.

La scénographie, faite de tables enchevêtrées, est comme la métaphore du travail scénique. Dans cet atelier de théâtre se mêlent les temps de la mémoire. On passe d’un discours de la grand-mère à une réflexion de la petite-fille sans transition. C’est comme si Laurence Masliah portait en elle les deux personnages et qu’ils se fassent jour en elle sans qu’elle en soit consciente. Elles vivent et prennent voix dans son corps presque malgré elle, dans un étrange retournement où ce n’est pas l’actrice qui impulse la vie aux êtres qu’elle représente mais les êtres, en elle, qui se servent de l’actrice pour exister. Les deux niveaux d’ailleurs, jeu et présence de l’actrice, s’entremêlent constamment Les univers se heurtent, se télescopent comme dans l’inconscient où, comme le dit si bien J.-J. Pontalis, « le temps ne passe pas. » La mémoire n’est jamais muséale. les temps se confondent. On est à la fois dans un univers très concret avec réparation de bouton, amour immodéré pour André Dussollier, conseils, plaisirs simples de la vie, souvenirs,  et territoire du conte où les tiroirs n’ont pas de fond, un lieu labyrinthique à la Bruno Schulz, cet étrange auteur polonais assassiné par les Nazis en 1942.

 

En quoi cette grand-mère si attachante a-t-elle de la chance? La chance de vivre, d’être une survivante, une survivante heureuse, profitant de l’instant. Le spectacle semble être un écho au beau livre de Clément Rosset sur la joie : La Force majeure. « L’homme véritablement joyeux se reconnaît paradoxalement à ceci qu’il est incapable de préciser de quoi il est joyeux, de fournir le motif de sa propre satisfaction », écrit-il. Et encore (mais il faudrait citer tout de ce livre fondamental) :  » C’est justement le propre de la joie de vivre, et je dirais son privilège, que de s’éprouver comme parfaitement absurde et indéfendable: de demeurer allègre en pleine connaissance de cause ».  Oui, le spectacle raconte cela, cette « approbation de l’existence tenue pour irrémédiablement tragique ». Cette « joie paradoxale, mais pas illusoire », c’est dans l’éphémère du théâtre, dans la transmission devant un petit nombre de spectateurs d’une histoire à la fois personnelle et universelle, qu’elle se fait jour.

L’actrice entre en scène accompagnée par le régisseur. L’actrice sort de scène pour aller dans sa loge. C’est fini. Entre les deux, il y a eu l’ineffable de la fragilité humaine. Que tout cela  est tendre et joyeux.

 

(Photographie: copyright, Nathaniel Baruch)

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *