Hamlet

Comédie Française - Salle Richelieu

  • Date Du 7 octobre 2013 au 12 janvier 2014
  • Texte William Shakespeare
  • Traduction Yves Bonnefoy
  • Mise en scène Dan Jemmett
  • Avec Denis Podalydès, Eric Ruf, Alain Lenglet, Clotilde de Bayser, Jérôme Pouly, Laurent Natrella, Hervé Pierre, Gilles David, Jennifer Decker, Elliot Jenicot et Benjamin Lavernhe
Denis Podalydès (Hamlet)

Heureusement que Dieu a inventé les Anglais ! Et d’abord Shakespeare. Avec Hamlet il compose un monument qui fit se questionner comédiens et metteurs en scène depuis quatre siècles autour d’un héros, prédestiné à venger son père en tuant son oncle, et que la mélancolie et/ou la folie plongent dans l’inertie et l’indécision*. Depuis 1600, Hamlet aura tour à tour été romantique, fragile et réflexif ou fiévreux, puissant et déraisonné ; il aura été joué par des hommes comme par des femmes ; vêtu d’une cape ou en pull et pantalon. C’est aussi, comme souvent chez Shakespeare, une réflexion sur l’écriture et son rapport à la vie puisque l’hésitation d’Hamlet le rend non seulement bavard mais aussi chroniqueur dans son carnet des fluctuations de sa pensée, incarnant la frustration suprême de l’écrivain qui, parce qu’il écrit, n’agit pas. Puis il y eut Peter Brook, qui monta la pièce en l’an 2000 et résumait ainsi cette archéologie du rôle : « On monte Hamlet partout, tout le temps, en clochard, en paysan, en femme, en pauvre type, en homme d’affaires, en débutant, en star de cinéma, en clown et même en marionnette… Hamlet est inépuisable, sans limites. Chaque décennie nous en offre une nouvelle analyse, une nouvelle conception ». Une citation que reprend à son compte Dan Jemmett, dernier Anglais pour l’exemple, à laquelle il ajouterait de rendre « de plus en plus abordable » ce texte comme but de chaque nouvelle adaptation et qui propose donc aujourd’hui la sienne sur la scène de la Comédie-Française.

 

Bien sûr la première vision est brutale : la cour du royaume de Danemark est transportée dans un club d’escrime anglais des années 1970 et on se croirait presque chez Pinter quand il ausculte l’intimité des classes populaires. Le roi est le directeur du club, la reine est une veuve folâtre, les paysans des serveurs (dans l’avant-dernière scène merveilleuse et brillante où un fossoyeur, parlant de la folie d’Hamlet, cite justement l’Angleterre – on n’en sort jamais – où le prince a été envoyé pour retrouver la raison : « S’il ne la retrouve pas, il n’y aura pas grand mal. Ca ne se verra pas : là-bas tous les hommes sont aussi fous que lui ») la musique sort d’un juke box et Ophélie se suicide d’une overdose de médicaments dans les toilettes pour dames… J’ai entendu sur ce point à la sortie que « là c’était un peu trop ». Mais c’est peut-être ne pas comprendre qu’aujourd’hui, puisque le théâtre est présent, on ne vit et on ne se suicide pas autrement. Ces toilettes qui, en tout cas, placées de chaque côté de la scène, permettent un subtil dédoublement de l’action, Ophélie, dont on ne voit que les pieds derrière la porte close s’affairant à se tuer pendant qu’une autre histoire se joue au milieu de la scène. Ainsi donc Dan Jemmett prouve que même en le tendant au plus fort au-dessus du ridicule du kitsch et du vulgaire, où la tragédie est encore bien possible (il n’est qu’à songer à la scène entre Hamlet et le spectre de son père), le texte de Shakespeare, dans la magnifique traduction d’Yves Bonnefoy, plie, parce qu’il s’adapte, mais ne rompt jamais. Hamlet se démocratise donc : comme le roi qui conseille à Laërte de ne pas se comporter « à la manière des géants », cette mise en scène montre des personnages justement maniérés jusqu’à l’outrance mais dont on oublie vite qu’ils seraient rois princes ou nobles puisque sur scène ils nous ressemblent.

 

La mise en scène de Dan Jemmett ne pose pas vraiment la question de la pensée qui contrarie l’action ni celle de la folie d’Hamlet mais plutôt celle du théâtre qu’est la vie. Denis Podalydès est d’ailleurs bien plus juste dans le monologue sur le théâtre (« Maintenant je suis seul » acte II, scène 2) que dans celui plus fameux du to be or not to be (voilà peut-être aussi pourquoi celui-ci est dicté par un tag sur le mur des toilettes). Les grands codes du théâtre classique sont ainsi détournés : le crâne sert moins d’objet de méditation que de balle à s’envoyer entre deux personnages (c’est qu’il n’y a même plus assez de sérieux dans cette vie pour en faire une vanité) ; Hamlet et le roi sont habillés de vert, couleur maudite du théâtre, comme pour montrer qu’ils n’en sont pas, que le vrai théâtre c’est la folie d’Hamlet, sa vengeance, dont l’alibi se dévoile au moment d’une représentation, dont la première tentative a lieu au moment d’une prière qui n’est que fausseté théâtrale pour celui qui la fait, et dont la vraie mort advient lors d’un combat truqué parce qu’Hamlet se bat avec un sabre de théâtre, moucheté.

 

Ni trop mélancolique ni vraiment fou, Denis Podalydès joue juste, comme il est (« On ne peut jouer ce rôle-là qu’avec ce que l’on est, en tant qu’acteur et en tant qu’homme. Impossible de le travailler comme un rôle de composition ») et semble réconcilier cette archéologie duelle pour en creuser une troisième voie bien de notre époque, où les hommes ne sont plus comme ils étaient (« Mon Hamlet sera évidemment moins viril ») moins sérieux et fiers en tout cas, d’où vient tout l’humour du jeu. A l’inverse les femmes de l’histoire, Ophélie et la reine sont rendues sans aucune épaisseur par Jennifer Decker et Clotilde De Bayser, qui semblent renoncer à jouer et se battre dans une pièce qui, il est vrai, est avant tout une affaire d’hommes. Là où Dan Jemmett dit que « seul le corps de l’acteur dans l’espace peu[t] apporter des réponses », elles semblent en être absolument dépourvues.

 

Au metteur en scène encore le dernier mot : « Prendre un texte classique et le situer dans ce genre d’endroit, c’est faire s’entrechoquer deux blocs hétérogènes pour voir ce que cela produit. La question est pour moi de savoir si des personnages peuvent avoir des états d’âme shakespeariens dans un lieu plutôt banal ». Le précipité fonctionne et le choc est puissant. Alors Great God, si les Anglais n’existaient pas il faudrait vraiment les inventer.

 

 

* voir l’article « Hamlet, avatars d’un prince » de Fabienne Darge (Le Monde) qui retrace l’histoire de quatre siècles de représentations d’Hamlet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *