Cyrano de Bergerac

MC93 - Bobigny

  • Date Du 4 au 22 octobre 2013

Il y a une femme mutine assise au milieu d’une troupe de soldats bariolés. N’est-ce pas La fille du régiment de Donizetti ? Non, c’est le Cyrano de Rostand. Il y a un couple d’amoureux aux deux points d’un balcon et un abbé qui traverse la scène. N’est-ce pas Roméo et Juliette de Shakespeare ? Non, c’est le Cyrano de Rostand. Il y a un homme, « grand risposteur du tac au tac », fanatique de l’esprit libre qui vomit les puissants et les flatteurs. N’est-ce pas Le Misanthrope de Molière ? Non, c’est le Cyrano de Rostand.

 

Mais alors qui est ce Cyrano de Bergerac ? « Philosophe, physicien / Rimeur, bretteur, musicien / Et voyageur aérien / Grand risposteur du tac au tac / Amant aussi – pas pour son bien ! / Ci-gît Hercule-Savinien / De Cyrano de Bergerac / Qui fut tout, et qui ne fut rien ». Le dernier vers résume tout l’esprit de la pièce. Car au fond il n’y a rien dans Cyrano qu’une citation de toute l’histoire du théâtre portée par une intrigue qui met en abyme son art propre.

 

Pour la citation, c’est évident. De Guiche connaît Don Quichotte, Ragueneau évoque Malherbe et Cyrano cite textuellement en se reprenant le « Mais que diable allait-il faire en cette galère ? » des Fourberies de Scapin. Molière est en effet la première référence de Rostand dans sa pièce. Il en situe l’action à son époque, 1640 et parodie la première scène du Misanthrope à l’acte II scène VIII quand Cyrano, en Alceste encore plus radical que son aîné, déclame sa misanthropie libertaire à coup de « Non merci ! ». Il y a aussi l’autre grand du théâtre moderne, Shakespeare, dont la célèbre scène du balcon de Vérone devient le nœud parodique de la pièce (texte qui, à des fins satiriques ou comiques, imite en la tournant en ridicule une œuvre sérieuse connue). Et jusqu’au personnage de Cyrano lui-même, écrivain du Grand Siècle bien réel – ne serait-ce pas d’ailleurs une des premières pièces du théâtre français à ne plus s’inspirer d’un personnage mythique, antique ou politique mais d’un artiste ?

 

Voilà pour le tout. Mais pour le rien, il y a autre chose. Deux choses même. D’abord, la signification de tout ce système de références : c’est qu’entre le Grand Siècle et le XIXème finissant où Rostand écrit sa pièce, beaucoup de choses ont changé : l’abbé qui dans Shakespeare était fin stratège est devenu un complet nigaud ; le misanthrope qui semblait éternel meurt pourtant, mais sans se renier ; le ton est plus léger et la prose moins riche. Jusqu’à la folie dernière du héros si bouffi de citations qu’il en vient à croire que Molière l’a plagié par anticipation : « – Oui, Monsieur, le fameux « Que diable allait-il faire ? »… – Molière te l’a pris ! – Chut ! chut ! Il a bien fait !… ». En somme, si Cyrano reprend comme un collage toute l’histoire du théâtre et subsume ce que d’aucuns appellent l’esprit français c’est avant tout pour en écrire le tombeau, revenu de toute illusion mais en toute lucidité. C’est d’ailleurs cette lucidité, cette autodérision qui doit s’appeler le panache, maître mot de la pièce, et d’ailleurs le dernier, cette « bravoure plus ou moins gratuite » qui permet aux personnages de ne pas être aussi sérieux ni aussi vrais qu’il y a trois siècles et de se savoir joueurs et absurdes cinquante ans avant le théâtre du même nom.

 

 

Conscient qu’il n’est pas Molière mais qu’il peut à loisir en tirer le fil, Rostand entrelace le badinage et les duels avec une mise en abyme du théâtre même, dont la scène du balcon est exemplaire. Acte III, scène VII : le soldat Christian est beau, il aime Roxane et est aimé d’elle. Son seul défaut est sa sottise. Pour la séduire tout entier, Cyrano, qui aime aussi Roxane, lui propose d’être son esprit : Christian se dressera sous le balcon de Roxane et Cyrano lui soufflera les mots doux à dire pour troubler le cœur de la belle. Cette scène surréelle est à elle seule le théâtre : Roxane devient la spectatrice du – mauvais – comédien Christian qui récite le texte de Cyrano poète soufflé par l’auteur. Tout est dévoilé au vrai spectateur qui ne peut plus être trompé : l’artifice du théâtre implose ; on ne peut sans doute plus en faire comme avant. On n’en fera d’ailleurs plus de la même façon.

 

Comme Rostand a assimilé Molière, Georges Lavaudant a assimilé le spectacle moderne et c’est toute l’intelligence de sa mise en scène que de pousser le parti-pris de la parodie jusque dans les costumes bariolés, les décors expressionnistes et les lumières suggestives. Il y a des précieux ridicules et invertis, des soldats arc en ciel, un comédien tout peinturé qui force sa méthode de jeu – est-ce d’ailleurs un hasard si les hommes sont ici plus bouffons que les femmes ? Lavaudant met en scène en l’accentuant d’un siècle le recul historique que Rostand avait déjà sur la cour royale et son étiquette avec toute la dérision et la caricature que la distance permet. Et monter cet effort sur une scène si vaste, cela veut dire faire feu de toutes les images : Disney bien sûr – son château, ses petits personnages rondouillards, sa musique saturée d’émotion – mais aussi l’opéra et le cinéma – on songe au Ridicule de Patrice Leconte. C’est sans doute que là encore on ne peut plus monter Cyrano littéralement à son époque – celle de l’intrigue comme celle de son écriture d’ailleurs. De la même manière que le texte de Rostand est un collage de références théâtrales, il impose peut-être à la mise en scène de se faire le miroir – plus ou moins flatteur mais sombre en tout cas – d’un XXème parodique. Jusque dans la diction aussi, mais c’est là son défaut majeur : fallait-il, pour (se) jouer de la ritournelle des alexandrins et en casser la litanie – déjà présente dans le texte original si moderne en cela –  faire que Patrick Pineau, Cyrano très juste dans ce ton mais dont la voix manque de puissance, mange les mots de son personnage au point de les rendre souvent incompréhensibles ? Fallait-il, sous couvert de grandiose, désosser la mécanique de la pièce au point de lui sacrifier parfois un texte certes très inégal mais dont certains passages, et toute la dernière scène, sont proprement lumineux. Comme une certaine face de la Lune à qui Cyrano sourit, qu’il fait apparaître et qui le prend. Comme la poudre d’astres, poils de planète et cheveux de comètes qui avec humilité mais non sans vaillance imprime jusqu’à en devenir une la traînée des grandes étoiles.

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