Imaginer après/sans Disney

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« Nous nous sommes construits un monde dans lequel nous puissions vivre- en supposant des corps, des lignes, des surfaces, des causes et des effets, le mouvement et le repos, la forme et le contenu : sans pareils articles de foi nul à présent ne supporterait de vivre autant. La vie n’est pas un argument : parmi les conditions de la vie pourrait figurer l’erreur. » Le Gai Savoir, Nietzsche aphorisme 121.

 

Qu’est ce qui réunit ces deux spectacles qui n’ont a priori rien à voir. Des lieux distincts MC93 Bobigny pour l’un, Théâtre de l’Opprimé pour l’autre ; production à gros moyens, et grandes pompes d’un côté ; artisanat de peu d’effet, construction de jeu d’enfant de l’autre. Passons le cap du culte du tout fait main maison de mise en ce moment. C’est à dire évitons l’écueil de la bien pensance qui excuse la paresse de la pensée : ces deux spectacles nous y invitent.

 

D’un côté le Cyrano, personnage théâtral, grandiose de sa verve, qui ne vit que parce qu’il fait exister la vie par le verbe, suit son penchant, son supplément d’âme partout où il peut se trouver ; l’amour sera le gage de son effort. De l’autre, le Baron de Mauchensaen en panne d’inspiration, tombé dans le ressassement de ses histoires, gouverné par une conscience au rabais qui lui rappelle ses devoirs de grand règne, de grande dynastie. L’un et l’autre pourraient être les jalons d’un même processus, allant de la bataille avec soi et contre soi, pour inventer des histoires, pour mentir-vrai le réel social, à l’affirmation pleine de sa pensée, de son exaltation qui deviendra une forme de revendication politique : la parole romantique, toute parole qui imagine est un lieu politique.

 

Que se passe t-il alors, quand le héros du verbe s’embourbe et s’enorgueillit de sa rime à douze pieds, quand sa phrase est incarnée dans un décor d’inspiration Disney, Tim Burton (d’Alice au pays des Merveilles –qui n’est quand même pas le sommet) ? Le spectateur est reconduit à sa place de consommateur d’affect, du petit affect qu’on nous vend en forme de souvenir de nos grandes passions, parfois jamais véçues. Bref, de tout ce qui constitue l’imaginaire collectif actuel, dont l’état est à plaindre voir à s’alarmer. Oui je prendrai cette position de dire que nous sommes globalement en panne d’imagination tout comme le Baron. Que nous sommes balancés entre une conscience qui nous dit ce qu’il faut faire et se pare pour l’occasion de nos rêves les plus branchés, les plus kitchs et une envie débordante de nouveau, une envie radicale qui ne s’émancipe pas des produits qu’on lui propose. Oui ce n’est pas  tout à fait gai … !

 

Cyrano à la MC93 est l’homme parfait, rêvé et heureusement la scène le fait pour nous. C’est dire que même quand on parle de passion, le kit nous est offert. Scène de balcon, ambiance BD, chorégraphie d’épée en voulez vous ? vous en aurez, en renfort. Au cas où vous ne sauriez plus quoi faire de tant d’émois … Au cas où, faute de faire mieux, autrement dit d’avoir quelque chose à dire. Oui de quoi avaient-ils peur ceux qui ont monté ce spectacle. Que Cyrano ne fasse plus d’effet ? que nous soyons trop éteints nous mêmes pour sentir par nous mêmes quelque chose du privilège de cette parole exemplaire, de la sensualité voire de la sexualité qu’elle partage ?

 

Oui, je suis énervée que l’on me traite ainsi, qu’on m’oblige au point exact de mon émancipation, de mon sentir-vrai à être bête !

 

Alors quoi ? Qu’attendre de plus ?

 

Bon vous m’avez vue venir, je vais parler du Baron. Oui, il me plaît davantage avec ses moitiés de chevaux, son blanc-bec et ses mensonges mals montés. Appelons-le un ami des cavernes – lui aussi- . La compagnie (…) propose un cheminement, et peut-être le cheminement de notre pensée quand elle s’essaie à des aventures, quand elle se prend à rêver les yeux ouverts pour essayer, ici et maintenant, le réel qui la ferait exister/rêver. Elle s’essaie et donc, nécessairement n’y parvient pas. On peut dire que ça n’est pas le but ou bien souscrire à une autre exigence et dire n’y parvient pas. C’est non pas à juger que nous nous amusons, mais bien à critiquer, à relever ce dont ce fait là est symptomatique. Peut-être d’un rôle de certaines productions artistiques, d’une qualité que nous pouvons lui attribuer qui est celle de son inachevé, qui nous laisse notre part d’investissement, nous donne une occasion d’essayer autre chose que l’existence que nous conduisons/que l’on conduit pour nous. Non ça n’est pas que du délire. Rêver, imaginer des situations –quitte à faire mentir la réalité- est une force rare, qui nous permet chaque jour de renouveler notre conscience. Plus l’on crée de liens, de nouvelles formes de contacts et de rapports, plus la vie collective à elle seule tient une raison qui n’a pas de programme politique, plus elle est à même de sentir l’agression des discours qui visent à la limiter. Etre limité dans son être propre, c’est aussi être limité collectivement dans ce que le fait d’être ici, dans la situation présente de notre époque n’a pas raison de notre individualisme, nous y pousse même. L’articulation, le slogan pour éculé qu’il soit a peut-être encore, de ces vieilles cendres, quelque chose à nous faire croire, imaginer, parler.

 

Lien vers la critique de Münchhausen, mensonge collectif.

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