Insurrections

La Loge

  • Date Les 9 et 10 octobre 2013

L’insurrection viendra-t-elle ?

 

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Déclaration des Droits de l’Homme.

 

De prime abord la proposition semble savoureuse. Que des acteurs viennent s’emparer de L’Insurrection qui vient du Comité Invisible ou du Manifeste des Pussy Riots est un programme on ne peut plus réjouissant pour un jeudi soir. La réalité est un peu différente. Un peu différente parce que la question de l’Insurrection en soi vient se poser rapidement.
De quelle insurrection parlons-nous ? Quel est le lien logique entre les Pussy Riots, le Comité invisible, une émission radiophonique retransmise en direct du Québec et la voix de ces acteurs qui incarnent l’esprit contestataire, (anarchique), de notre époque ?
Lorsque ces acteurs viennent nous dire ces mots-là- pour paraphraser Clyde Chabot nous les apporter comme des « matériaux poétiques réactifs »- ce n’est pas la rue qui gronde, mais la solitude d’une connexion internet qui charge des données. La colère est silencieuse et l’engagement des interprètes se dissout peu à peu dans le temps live du plateau, qui les oblige à jongler avec la retransmission en direct de l’émission radiophonique d’André Éric Letourneau. Et ces deux continents qui devaient se confronter, s’éloignent insensiblement parce qu’une fois de plus, ils ne parlent pas le même langage de la dissidence. .
Nous savons que depuis la fin (officielle) de la Guerre Froide, les zones de conflits sont multiples, les soulèvements de population nombreux, les raisons d’être en colère innombrables.
Face à ces vagues de contestations mondiales, où placer le spectateur de théâtre qui a envie lui aussi de s’engager, au moins le temps d’une représentation, mais ne peut se résoudre à adhérer trop rapidement à la portée d’un discours, puisque le discours lui-même est aujourd’hui source de méfiance ?

 

Ce projet, pourtant de bon augure, était peut-être un peu ambitieux, et le terrain de jeu trop vaste ? Face à cet état des lieux ambigus, Les « Insurrections » de La Communauté Inavouable se placent en demi-teinte.
Une insurrection en attente d’elle-même, dans un monde à vitesse de chargement inconstante. Nous attendrons donc la prochaine vague, pour les rejoindre en haut des barricades.

 

Marion Guilloux

 

*

 

Déjà une promesse

 

Face à L’insurrection qui vient du Comité Invisible, il y a Insurrections de Clyde Chabot et d’André-Eric Létourneau. D’un côté le singulier, de l’autre le pluriel. La différence est dans ce « S » qui n’impose rien, mais qui interroge la multiplicité des formes que peut prendre notre désir de révolte. Désir parfois latent, hésitant. Sur le plateau, les acteurs portent des voix d’origines aussi variées que celles des Pussy Riots, de Barak Obama, ou du Comité Invisible. Les mots fédérateurs de ces propositions très différentes semblent bien être Désir et Mouvement. Autrement dit, la vie même avec ses incertitudes et ses paradoxes. Un ébranlement perpétuel. Insurrections cherchent une vérité qu’elle ne souhaite pas trouver, mais elle la cherche pour ce mouvement qui s’élève déjà comme une réponse à l’état du monde.

 

Les différents manifestes inquiètent autant qu’ils peuvent susciter le désir. Entre chaque, Clyde Chabot a glissé ses propres mots en contrepoints. Ces mots s’écartent du collectif pour en revenir à l’individu et à la complexité de ses sentiments. Du côté des acteurs, des gestes tendres, des caresses s’échangent au beau milieu de la violence des propos insurrectionnels. D’autres fois, c’est l’autodérision qui vient désamorcée la bombe. Lorsque les acteurs se regroupent en commençant tout juste à esquisser une sorte de salut fasciste, leur mouvement de masse se transforme aussitôt en chorégraphie de night-club. Car qui sont ces gens qui parlent de révolte ? Peut-être parfois des adolescents qui fantasment. Quand le 11 septembre est abordé sur scène, les acteurs se livrent sur leur terrain de jeu à une reconstitution presque enfantine de l’impact de l’avion sur le World Trade center, avant d’être réprimandés par l’une des actrices. Le reste du temps, c’est individuellement que chacun vient se faire entendre. Ce sont des hommes et des femmes que l’on voit, souvent à nus, et jamais un groupe. La distance avec ce qui est dit n’est pas toujours claire, mais notre rapport à l’insurrection peut-il ne pas baigner dans l’ambiguïté ?

 

Etant à l’origine établi sur la performance, cette mise en scène conserve la volonté de se vivre au présent avec la présence par Skype d’André-Eric Létourneau à Montréal qui intervient ponctuellement au cours de la représentation. Le bricolage de la connexion internet est un peu à l’image des radios pirates que la pièce évoque. Le contact avec le reste du monde reste fragile, l’information dépend des moyens par lesquels on y accède, et est susceptible d’être déformée non seulement par ce que l’on nous en dit, mais aussi par la façon dont on se la réinvente.

 

L’insurrection, c’est une promesse susceptible de décevoir. Ce n’est pas encore une révolution, c’est un soulèvement qui souvent, retombe. De même, Insurrections se construit sur un mouvement de flux et de reflux qui laisse triompher l’humain par-dessus la dictature des convictions uniques.

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