Letzte Tage. Ein Vorabend

Théâtre de la Ville - Sarah Bernhardt

  • Date 25 septembre - 2 octobre 2013
Ces jours-ci, Manuel Valls ne serait-il pas le meilleur RP du nouveau spectacle de Christoph Marthaler, Letzte Tage. Ein Vorabend ? Souvent le nom du ministre anime à l’issue des représentations les discussions houleuses entre spectateurs conquis et les autres déçus.
La première française de cette pièce, ayant pour sujet les horreurs des Guerres Mondiales, la montée actuelle des nationalismes européens, l’antisémitisme et le rejet des Roms, a eu lieu le 25 septembre dernier, au Théâtre de la Ville. Soit à peine quelques heures après les propos polémiques de Valls concernant les Roms, et parallèlement à l’émergence d’une campagne des municipales 2014 de plus en plus populiste. Il semble donc difficile en ces circonstances brûlantes ne pas s’enthousiasmer du discours de cette pièce, la septième que Marthaler présente dans le cadre du Festival d’automne, quitte à surestimer les qualités artistiques du spectacle.
Du pathos, que Marthaler l’ai souhaité ou non, il y en a en quantité non négligeable dans Letzte Tage. Ein Vorabend. C’était pourtant une belle idée de faire entendre au public des partitions écrites par des musiciens envoyés dans des camps de concentration. Les fantômes de ces artistes, dont la musique est ici interprétée avec raffinement par un orchestre, flottent, prêts à hérisser à tout-va les chairs de poule, dans la grande salle du Théâtre de la Ville, dont la configuration a été pour l’occasion modifiée : spectateurs sur la scène et comédiens dans les gradins.
Dès la création de Letzte Tage. Ein Vorabend à Vienne, le dispositif d’inversion salle-public a été expérimenté, pour des raisons plus que légitimes : la création a eu lieu dans la salle du parlement austro-hongrois, lieu historique où, par de trop grandes occasions, des hommes politiques ont eu l’opportunité de proférer des paroles contre l’homme, contre l’humanité, en toute impunité. L’attrait historique du parlement devait certainement impulser au spectacle une dimension d’autant plus glaçante, voire funèbre. A Paris ne se produit pas tout à fait le même effet. Dans la salle du Théâtre de la Ville, les comédiens, pourtant remarquables dans leur tenue, dans leur posture, et dans leur don si rare d’exprimer tant d’abominations et de souffrances par de longs silences, semblent se perdre parmi les rangées de sièges. Et en 2h20, à plusieurs reprises viendra la tentation de compter ces mêmes sièges faisant face au spectateur, tant le spectacle s’enlise souvent dans d’interminables longueurs. Letzte Tage. Ein Vorabend, pièce créée sur commande pour la journée de mémoire aux victimes du racisme en Autriche, ne perd-elle pas son caractère mémoriel, en entamant une tournée en Europe ? Ou bien n’est-elle devenue qu’un simple objet de consommation, à juger la rapidité avec laquelle les places se sont vendues ?
Le propos de Marthaler reste revendicatif, mais malgré tout assez frêle, quitte à rappeler un édito taillé à l’emporte pièce par les Inrocks ou Libération, journal qui a d’ailleurs adressé dans ses colonnes un message à Manuel Valls, encore lui, en lui conseillant de voir ce spectacle. Entre les morceaux musicaux, des extraits de discours d’une extrême violence, racistes, antisémites, résonnent dans la salle. Ces discours ne sont pas le fruit de l’imagination de Marthaler, ils ont été prononcés publiquement, pour certains pas plus tard qu’il y a quelques mois par Victor Orbán notamment. Ces extraits, en plus de présenter un intérêt historique, frappent dans le mille. A l’inverse, l’une des premières répliques, montée de toute pièce et situant l’action dans le futur, dans une Union européenne définitivement réputée pour ses camps de concentration, afflige. Difficile ici de saisir ce qui relève du cynisme, de la caricature, voire d’un moralisme déplacé, dans ces quelques mots flirtant dangereusement avec les raccourcis historiques et l’omission des crises économiques ou des sociologies nationales.
La réflexion autour de la mémoire et du patrimoine trouble davantage. Ainsi, dans la liste des biens à préserver, on compte au même titre la fameuse salle du parlement, celle où des actes de guerre et de violence se sont précipités, et les œuvres des compositeurs décimés durant ces mêmes guerres… De quoi doit-on se souvenir, que doit-on préserver ? Difficile de le savoir, y compris pour ces touristes asiatiques entrant sur scène quelques secondes et mitraillant la salle avec leurs objectifs, dans une démarche de pure consommation. A force de sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel, n’oublie-t-on pas le sens de l’Histoire ?
Alexandre Minel

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