Les Marchands

Odéon Théâtre de l'Europe

  • Date 14 septembre - 19 octobre

Découvrir un spectacle de Joël Pommerat, c’est l’assurance de vivre une expérience visuelle proche de la magie, d’en prendre plein les mirettes ! Jouant habilement de l’ombre et de la lumière, d’un réel emmêlé de fantasmagories, le théâtre de Joël Pommerat cultive un univers de visions et de mystères. Son esthétique aux contours léchés laisse un sentiment confus d’innommable étrangeté, mais aussi de perfection technique inégalée. On reste captivé, comme pris au piège dans les abîmes d’une grande et ingénieuse machine artisanale dont on ne saurait se représenter les rouages que sous la forme d’un mystère de complexité insondable.

 

Avec Les Marchands – pièce créée au Théâtre National de Strasbourg en 2006 et reprise cette année à l’Odéon – l’auteur-metteur en scène mille fois primé, mille fois programmé, reste fidèle à sa réputation de grand faiseur d’images.

 

La pièce, distinguée en 2007 par le Grand Prix de littérature dramatique, nous plonge dans l’univers maussade de la France des « petites gens », une France laborieuse, une France « simple », attachée aux valeurs du travail et de la famille. L’héroïne est sans emploi, elle vit seule avec son fils dans un appartement trop cher, mais vide. Peut-être parce qu’elle est un peu folle, l’Usine Norscilor, qui emploie pourtant la majorité des habitants de la région, a refusé de l’engager parmi son bataillon d’ouvriers. Pourtant, par un revers de situation spectaculaire et dramatique, cette femme va sceller son destin à celui de l’Usine, de manière absolument irrémédiable.

 

C’est cette histoire – l’histoire de cette femme, dont on ne sait si l’état confère à la démence ou au génie extra-lucide – qui nous est racontée à travers le regard naïf et les mots simples de sa fidèle et seule amie, sa voisine.

 

Le spectacle déroule une série de tableaux, comme une série d’arrêts sur image, que sépare une alternance de noirs réguliers. Une voix off raconte le mouvement et les dialogues contenus dans cette succession de visions bizarres ; cette voix, c’est celle de l’amie de l’héroïne. A la manière d’un livre d’image, le spectacle nous entraîne d’une illustration à l’autre, toujours guidé par la voix calme et rassurante de ce narrateur-personnage dont on suit également les aventures sur scène. Les personnages, encadrés dans le rectangle d’une scène installée en frontale, ne nous apparaissent ni totalement immobiles, ni vraiment en mouvement, ils semblent comme captés dans cet entre-deux mystérieux que figure la notion de « point de rupture », ce point insaisissable à partir duquel ce qui était autrefois organiquement solidaire, se brise soudain en mille éclats.

 

Est-ce du théâtre ou n’en est-ce pas ? Débat oiseux, selon moi… Oui, certains déploreront l’usage des micros, d’autres feront la moue face à ce qu’ils décrivent comme une tendance délétère du théâtre à emprunter du côté d’une esthétique cinématographique. Pour ma part, je ne suis pas d’avis qu’il faille circonscrire le théâtre à une liste de limites formelles que ce dernier ne devrait pas franchir sous peine de « perdre son essence », de se perdre ! Bien au contraire, tout ce qui peut renouveler le genre et insuffler de nouveaux langages, est selon moi le bienvenu. Et il faut admettre ici que Joël Pommerat nous offre – avec ce spectacle comme avec tous les autres – l’expression d’un langage absolument singulier. On reconnaîtra un spectacle de Pommerat parmi cent autres et c’est sans doute ce qui fait la force de ses spectacles que de nous emporter toujours dans un univers à nul autre pareil.

 

Pour en revenir aux Marchands, il y a pourtant quelques points sur lesquels j’aurai bien des réserves. Notamment sa mise en scène du monde ouvrier qui selon moi souffre d’une accumulation de clichés et de représentations datées. Il serait de bon ton que le théâtre renouvelle nos représentations sur le monde ouvrier, non pas qu’il faille cesser d’en montrer les conditions d’existence difficiles, mais il faudrait adapter nos représentations à une réalité qui a changé depuis les documentaires de Louis Malle et qui intègre aujourd’hui d’autres enjeux, d’autres problématiques. Dans le même ordre d’idée, je déplore dans Les Marchands une tendance au misérabilisme franchement désagréable, tendance qui domine encore de trop notre manière de parler du monde ouvrier et de le faire parler – sous peine de friser, jusqu’à un certain point, une forme de condescendance.

 

Sans doute, vais-je un peu loin dans la description et il ne faudrait pas en charger outre mesure le théâtre de Joël Pommerat, lequel, sous d’autres aspects est d’une très grande intelligence et finesse, notamment dans sa mise en scène des conflits de classe qu’il saisit à travers des situations de tension toujours très concrètes, extrêmement justes.

 

A voir donc, pour l’éblouissement et le débat. En somme, pour tout ce qu’on attend du théâtre : qu’il surprenne et fasse parler !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *