Je pense à Yu

Théâtre Artistic Athévains

  • Date Du 14 mai au 30 juin 2013

Je pense à Yu met en interaction le pôle de l’intime avec celui du politique et du monde. Le « Je », c’est Madeleine qui se confond avec la figure de l’auteure. En face d’elle, le tu, l’autre, l’étranger, c’est Yu Dongyue, emprisonné pendant 17 ans pour avoir lancé sur le portrait de Mao des petits œufs remplis de peinture en 1989, lors des manifestations de la place Tian’anmen. Le point de rencontre entre l’intime et le fait public est traité habilement dans cette pièce qui aborde la question de l’engagement par le prisme d’histoires personnelles.

 

L’ensemble de la pièce se déroule dans l’appartement de Madeleine. Cloîtrée chez elle afin de terminer un travail pressant de traduction, elle le délaisse rapidement pour s’immerger dans l’histoire de Yu Dongyue. L’appartement est à peine aménagé, les murs n’ont pas été peints, et pourtant cela fait un moment déjà qu’elle y vit. Ce sont les photos du militant chinois ainsi que le portrait imposant de Mao qui vont peu à peu recouvrir ses murs, là où aurait dû être accrochées ses propres souvenirs. Est-ce qu’on peut lire sur le visage d’un homme ses convictions ? se demande Madeleine. Mais ce qu’elle cherche, ce sont aussi des réponses à son propre engagement, et à ses choix de vie. Un voisin et une jeune chinoise à qui elle dispense des cours de français vont pénétrer son intimité et ébranler ce qui menaçait de se transformer en icône et de prendre le pas chez elle sur la vie, ses déceptions, ses reconstructions. La question du positionnement et de la révolte se trouveront réinterprétées par chacun de ces personnages au regard de leur propre expérience. Ce traitement intime du politique empêche l’univocité, et les contradictions de Madeleine sont assez nombreuses pour que l’on puisse s’apercevoir de la complexité et de l’impureté de l’engagement. Marianne Basler qui l’interprète rend parfaitement compte des multiples facettes du personnage.

 

La seule maladresse réside dans les moments où le voisin et la jeune chinoise révèlent leur faiblesse. L’expression de leur douleur est alors particulièrement appuyée. Elle s’ajoute déjà à ce que la révélation de ces sentiments a d’inattendu. En dehors de cela, Antoine Caubet est néanmoins parfaitement crédible et appréciable en homme plein de bonté, simple, et pourtant endurci par le handicap de son fils. Le jeu de Yilin Yang est en revanche moins subtil quand l’actrice surjoue la jeune fille fraîche, vive et enthousiaste que rien ne semble abattre, et qui masque finalement un passé lui aussi très douloureux. La rupture entre ces deux temps est un peu trop soulignée et prévisible.

 

La mise en scène, quant à elle, met bien en évidence l’intrication entre l’intime et le mondial. Un écran incrusté dans le mur du salon de Madeleine fait défiler les pages google et wikipédia de ses recherches sur les manifestations de Tian’anmen. Il est judicieux de le montrer dans la mesure où Carole Fréchette insiste sur le fait que sa démarche de recherche fait partie intégrante de sa pièce. D’autres projections mettent également  en évidence l’importance que jouent les réseaux de communication dans notre sentiment d’une implication mondiale. En contrepoint, plusieurs instants monologués qui se concentrent vraiment sur l’intimité des personnages se découpent du reste de la pièce par le moyen d’éclairages colorés et tamisés. Ces effets permettent de rythmer la représentation et de contourner le risque que comporte le texte d’une interprétation trop classique. C’est en tout cas une pièce à découvrir, et même si Carole Fréchette est déjà assez reconnue, il est toujours réjouissant de voir s’emparer un metteur en scène d’un texte fraîchement édité.

 

 

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