Endormis sous le ciel

La Loge

  • Date du 04 au 15 juin 2013 / 19h

Un homme isolé au milieu d’une lande solitaire scrute, regarde deux petits êtres commencer à s’aimer, s’ébattre et se demander comment on fait, comment ils font les autres les adultes. Un petit garçon et une petite fille se regardent, et rien d’autre n’a besoin d’exister. « Depuis longtemps leurs yeux accrochés aux regards ne lâchent plus. »

 

Thomas Bouvet se met en scène à La Loge dans un monologue de Mario Batista, Endormis sous le ciel, texte qu’il a découvert récemment au Théâtre Ouvert, pas encore publié, et qui l’interpelle. Le comédien/l’homme se dresse, mystérieux, dans un espace sans limites et sans lumières, un lieu solitaire, une boite noire qui reflète sa silhouette vêtue d’un long habit sombre. Le cube révèle la figure dans toutes ses surfaces, comme les multiples facettes d’une personnalité. La parole s’élève à travers la pénombre, caverneuse ; elle raconte une rencontre, celle de deux petits êtres innocents, une rencontre heureuse et sans embuches au premier abord. La pénombre s’éclaircit pour laisser ensuite apparaître un visage blanchi et émacié, puis un buste et des mains devenant monstrueuses par leur immobilité.

 

Commence alors une cavalcade, un récit tantôt apaisé tantôt effrayant. L’image de cet homme immobile perturbe, le texte interroge, on ne sait plus parfois s’il nous raconte un conte pour enfant –on imagine Hansel et Gretel perdus dans une lande– ou une histoire de la folie ordinaire. Le trivial l’emporte parfois sur le poétique. Les voyelles s’allongent et s’envolent, les mots deviennent des oiseaux –parfois rapaces– et le corps du comédien est un roc imperturbable. La parole qui s’emporte nous laisse voir le paysage désert d’une lande perdue, aux rochers proéminents et deux enfants qui brisent les interdits sociétaux pour se toucher, s’examiner en profondeur. On s’interroge : quel type d’auditoire sommes-nous ? Quelles oreilles doit-on porter à la parole qui nous est offerte ? est-ce un conte, une histoire, un témoignage, une confession ?

 

C’est à la fois beau et gênant, on ne comprend pas tout à fait qui est cet homme qui observe les enfants dans leurs ébats interdits et qui se sent tiraillé entre empathie et pulsion sanguinaire de meurtre pédophile. Mais on ne se sent pas mal à l’aise, on s’interroge seulement sur la provenance de cet être qui nous parle de façon frontale, dont la parole jaillit par moments avec violence, qui ressemble tour à tour à un homme démuni face à ses vices, soumis à l’épreuve, et à un dieu colérique. L’humour ponctue le texte insidieusement, mais on ne sait pas tout à fait si l’on peut rire tant les sujets abordés sont dérangeants, on s’en rend compte après, en sortant de la salle noire. C’est une expérience supra sensorielle qui nous est offerte. Rien n’est alors sûr, le sens reste en suspens, et les images sous la peau. Thomas Bouvet nous donne à « sentir comment c’est, là, dans le noir sentir et avoir peur ».

 

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