Comme il vous plaira

Autres théâtres

  • Date Jusqu'au 13 juillet 2013
  • Auteur William Shakespeare
  • Mise en scène et traduction Baptiste Belleudy
  • Avec Clémence Fougea, Federico Santacroce, Stéphane Peyran...
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Comme ces nobles qui du temps de Shakespeare traversaient la Tamise depuis Westminster pour assister dans son théâtre du Globe sur la rive méridionale à une de ses pièces, certes assis dans les balcons au-dessus du peuple dans la fosse, mais tout de même dans le même lieu de divertissement, et touchant du doigt leur liberté qui les poussait à manger à boire à gueuler sur les acteurs à faire l’amour debout sur place, nous sommes à la Tour vagabonde, réplique miniature du théâtre de Londres, la Seine dans le dos, et comme du temps de Shakespeare, la représentation est troublée par des avaries matérielles, le bruit de la ville résonne en écho aux dialogues de la scène, le théâtre est élisabéthain et nous, spectateurs un peu effarouchés, touchons du doigt la liberté des comédiens. En quatre cents ans le claquement des fiacres sur les pavés est devenu la pétarade des échappements de voitures et la fée Electricité dote, non sans caprice, ce couvercle de toile de lumière artificielle. En passant, le peuple a reflué de la fosse au paradis tandis que les riches suivaient le chemin inverse. Surtout, le théâtre est redevenu sacré, le spectateur en silence, sinon en communion, hors de sa vie de chaque jour pour vivre un temps extra-ordinaire. Une chose encore a changé : les femmes maintenant peuvent jouer sur scène. Pour une comédie du genre, c’est heureusement approprié.

 

La princesse bannie Rosalinde se travestit pour retrouver dans une forêt Orlando qui l’aime ; le stratagème fonctionne : devenue viril Ganymède, elle se donne pour mission de faire passer l’amour d’Orlando en jouant « pour de faux » le rôle de Rosalinde ; entretemps, toujours déguisée en homme, une femme en tombe amoureuse. Que la représentation devait être cocasse du temps où seuls les hommes pouvaient être comédiens. C’est raconter la pièce comme pur marivaudage mais cette comédie du genre où Rosalinde se défait de l’aura inapprochable des grandes amoureuses au blond vénitien pour devenir un homme et jouer à égalité avec Orlando le manège amoureux, quitte à attaquer le caractère de son sexe est encore d’une acuité sidérale pour notre époque.

 

Comme il vous plaira condense l’art théâtral. Aucune coïncidence d’ailleurs à ce que les premiers mots programmatiques de la célèbre tirade de Jacques le Mélancolique*, all the world is a stage (« le monde est une scène ») soient inscrits au fronton du théâtre du Globe à Londres, puisque toute cette comédie est une histoire de faux semblants. La forêt pour décor mouvant est une société inversée, refuge des princes déchus, des bouffons et des fous, de la femme devenue homme, par opposition au monde clair et hiérarchisé de la cour ducale. Cette inversion intrinsèquement subversive des mœurs et des valeurs, c’est le théâtre. Un détour pour mieux montrer la vie, comme Rosalinde plus habile en Ganymède pour montrer son amour à Orlando. On voudrait presque croire que la forêt est le lieu de la « vie vraie », sincère et réelle, avec quelques esprits, mais pas même puisque la tirade de Jacques renvoie dos à dos vies curiale et paysanne : les hommes jouent plusieurs rôles dans leur vie mais partout ils jouent. Ces faux semblants finissent dans la réjouissance de quatre mariages, contrepoint joyeux à l’épilogue de l’autre pièce donnée dans ce même théâtre par la même troupe, Roméo et Juliette, où la mort feinte de Juliette à l’acte IV provoque la mort de Roméo, et la sienne réelle. Le monde est une scène et la vie un jeu. Il n’y a là rien de sérieux.

 

 

* JAQUES
Oui, le monde, c’est une scène,
Dont tous les hommes, toutes les femmes
Ne sont que les acteurs. C’est là qu’ils font
Leurs entrées, leurs sorties. Et durant sa vie
Un seul homme tiendra nombre de rôles,
Ses actions traversant sept âges. D’abord l’enfant.
Il bave, il braille dans les bras de sa nourrice.
Puis l’écolier geignard, avec son cartable
Et ses joues du matin, bien astiquées, qui gagne
à un train d’escargot l’école. Puis l’amoureux
Aux soupirs de soufflet de forge, et cette ballade
Qu’il sanglote à sa belle, laquelle fronce
Le sourcil. Et après, voici le soldat,
Barbe de léopard, jurons extravagants,
Pointilleux sur l’honneur, prompt à la querelle,
Vif, et cherchant la gloire, cette buée,
Jusqu’au fond de la gueule du canon.
Ensuite vient le juge, un fort beau ventre
Tout farci de chapons. Celui-ci, son œil est sévère,
Sa barbe est bien taillée, son discours déborde
De préceptes du genre sage, de précédents
Du genre lieux communs. Et c’est ainsi
Qu’il joue sa comédie. Le sixième âge,
C’est le passage au vieux bougon, au maigre
Qui traîne dans ses savates, les lorgnons
Rabattus sur le nez, la bourse à la ceinture,
Bien ficelée. Il porte les hauts-de-chausses
De sa jeunesse, avaricieusement entretenus,
Mais trop larges, immensément,
Pour ce qui reste de ses mollets, qui ont fondu,
Cependant que sa voix qui fut grave, virile,
Est revenue au fausset de l’enfance,
Chevrotant, chuintant… le dernier acte,
La conclusion de cette drôle d’histoire, mouvementée,
C’est la seconde enfance, l’oubli de tout,
Et plus de dents, plus d’yeux, plus de goût pour rien ni plus rien.

 

Shakespeare, II, 7, traduction Yves Bonnefoy

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