Belgrade

Théâtre de Vanves

  • Date Du 8 au 12 octobre 2013

Au Théâtre de Vanves, le jeune metteur en scène Julien Fišera s’empare d’un texte de l’auteur et performeuse espagnole Angelica Liddell. Ecrite en 2008, Belgrade n’a jamais été montée par son auteur. Julien Fišera en offre une adaptation tout en précision et finesse, l’occasion de découvrir l’écriture virulente et féroce d’Angelica Liddell.

 

Baltasar vit depuis toujours dans l’ombre vénéré de son père, un éminent spécialiste des conflits balkaniques pour le compte de qui il travaille. En mars 2006, au moment des funérailles de l’ancien président yougoslave Slobodan Milošević, il se rend à Belgrade pour y recueillir les témoignages des habitants de la ville. Au fil de ses rencontres – qui sont autant d’étapes dans le cheminement moral et intellectuel du jeune Baltasar – celui-ci va brutalement prendre conscience de la naïveté de ses aspirations et du fardeau terrible de son héritage. Son parcours à travers le chaos des voix et des témoignages, le conduira  à remettre en perspective sa perception de l’histoire et de son identité.

 

Conçue sur le motif du parcours initiatique, la pièce explore le thème de la filiation et interroge la question des rapports entre l’individu et le collectif. De quoi hérite-t-on ? De quelle histoire sommes-nous les héritiers ? De quelle puissance sommes-nous les représentants ? C’est cet héritage – un ensemble de choix politiques faits par d’autres, à d’autres époques, et dont Baltasar pensait naïvement pouvoir se désolidariser – que ce dernier découvre avec stupeur. A travers les propos de ceux dont il recueille le témoignage, il découvre que quelle que soit la singularité de son histoire personnelle et l’irréductibilité de sa condition d’individus libre et critique, il restera toujours le représentant malgré lui de cet Europe des « Européens responsables » – comme le désigne avec ironie un de ses interlocuteurs. Le représentant malgré lui d’une histoire, d’un passé, d’une politique, d’un monde – dont il découvre l’horreur à travers les récits, pleins de rancœur et de dégout, de ceux qu’il interroge.

 

Le choc entre les aspirations individuelles de Baltasar et leur transposition dans le domaine du collectif et du politique est au cœur du mouvement dramatique de la pièce. C’est cette rencontre brutale et douloureuse qui conduira Baltasar à s’interroger sur la nature de ses relations avec son père.  L’enquête documentaire tourne alors à l’introspection psychanalytique, opérant ainsi un resserrement sur l’intime, judicieusement suggéré par la mise en scène d’un espace en constante reconfiguration.

 

La scénographie repose sur le principe de la modulation et dessine un espace protéiforme, aux lignes très graphiques. Un système de quatre modules – quatre murs de béton amovibles que les comédiens déplacent sur le plateau – évoquent la désolation et l’austérité. Une atmosphère de flottement et d’indécision préside également au spectacle de cet univers mouvant, dont les contours massifs suggèrent aussi la vulnérabilité de l’errance.

 

« Je ne trouve pas d’autre moyen de décrire la douleur que la littéralité, la seule description, le simple rapport des faits. […] La seule représentation possible de la douleur est le simple rapport des faits. Le reste, c’est du spectacle » explique Agnès, une « spécialiste des conflits balkaniques » avec qui Baltasar échange à plusieurs reprises dans la pièce. La mise en scène – dans son refus du spectacle et sa concentration sur le texte – semble prendre à son compte cette pensée exprimée par Agnès. En effet, la mise en scène assume une certaine « littéralité » – non dans le sens de la figuration ou de l’illustration – mais dans le sens où elle tend à resserrer l’attention du spectateur sur la force expressive des mots. Le retrait du corps et le choix d’une certaine désincarnation tranchent avec l’approche théâtrale d’Angelica Liddell dont les spectacles témoignent au contraire d’un fort engagement du corps. Le parti pris est surprenant, mais loin d’être sans pertinence – ainsi dépouillée de tous les artifices du spectacle, l’écriture puissante et précise d’Angelica Liddell se déploie sur le plateau dans toute sa force de frappe, incisive, douloureuse.

 

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Parallèlement à la création de Belgrade, un projet de web-documentaire a vu le jour : « Mon Corps ne fait pas d’ombre ». Cette plateforme interactive permet de développer d’autres aspects de la pièce et nous fait découvrir la ville de Belgrade par le biais de films, de sons, de photographies. A découvrir sur www.moncorpsnefaitpasdombre.net

 

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