Quand je pense qu’on va vieillir ensemble

Théâtre des Bouffes du Nord

  • Date Du 14 mai 2013 au 25 mai 2013

 

« Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

 

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime. » (L’intégralité du texte ici)

 

C’est sur ces mots que commence « Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier » – l’un des derniers écrits de l’auteur suédois Stig Dagerman, lequel mit fin à ses jours deux ans plus tard, en 1954, à l’âge de 31 ans.

 

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble – la dernière création collective des Chiens de Navarre, présentée cette année à la MAC de Créteil, au Théâtre de Vanves, au Théâtre des Bouffes du Nord et cet été au Festival d’Aurillac – est une variation libre autour du texte de Stig Dagerman. Ce texte, dont il ne reste au final que peu de choses à identifier pour le spectateur, a inspiré et nourri le processus de création du spectacle. On y retrouve cette même vision d’espoir et de désespoir mêlé, d’une humanité en quête de sens, privée de repère, et prête à tout – jusqu’au plus absurde, jusqu’au plus avilissant, jusqu’au plus imbécile – pour soulager un peu son insatiable « besoin de consolation ».

 

Lâchés sur le plateau, tels des fauves enragés, les huit comédiens du collectif des Chiens de Navarre s’en donnent à cœur joie pour donner à voir – avec une cruauté et un sens de la dérision absolument jubilatoires – cette humanité malade, affamée de réconfort, et suffisamment désespérée pour remettre son malaise entre les mains faussement charitables de nos « experts en consolation », version 21ème siècle.

 

Dans ce monde partagé entre ceux qui en bavent et ceux qui en profitent, la satire n’épargne personne. D’un côté, les coaches en développement personnel dont la figure traverse l’ensemble du spectacle sont de véritables bouffons chez qui on ne sait ce qui l’emportent du cynisme le plus cruel ou de l’idiotie la plus crasse. De l’autre, les dépressifs, les inadaptés, les tourmentés, les traumatisés – ces éternels malheureux-d’être-en-vie, dont le courage n’a d’égal que le désespoir le plus profond – font rire aux larmes par leur maladresse, leur gaucherie, leur naïveté, leur zèle aussi. Les scènes dans lesquelles ils se livrent à des exercices thérapeutiques tous plus grotesques les uns que les autres sont à la fois d’un comique effroyable et d’une émotion absolument poignante.

 

Et c’est là toute la force des spectacles des Chiens de Navarre que de mêler toujours parodie et vérité, cruauté et tendresse, vulgarité et poésie, idiotie et profondeur. Un équilibre précaire, proche de l’exploit acrobatique – auquel on assiste, le souffle court et le cœur battant, sans cesse balloté d’un extrême à un autre, littéralement transi à l’idée que le spectacle puisse, à tout moment, basculer tout d’un côté ou tout d’un autre, pour finalement toujours, miraculeusement, retomber sur ses pattes.

 

Ce qui l’emporte : la pure jubilation, le plaisir d’être là – ici et maintenant – non pas simple spectateur, mais élément actif d’un théâtre dont l’énergie puise aussi dans les ressources toujours insoupçonnées de la relation au public. Sans jamais tomber dans la facilité ou la démagogie, c’est peu de dire que les Chiens de Navarre maîtrisent l’art d’emporter les foules. Leurs spectacles provoquent l’hilarité et déchainent des hurlements de rire presque convulsifs. C’est rare de rire autant au théâtre et c’est sans doute la meilleure des thérapies contre tous les maux monde !

 

 

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Pour voir ou revoir Quand je pense qu’on va vieillir ensemble,

Rendez-vous au Festival d’Aurillac,

Du 19 au 21 août 2013.

Site du Festival d’Aurillac.

 

Les Chiens de Navarre seront également à l’honneur au Théâtre du Rond-Point,

avec trois spectacles programmés pour la saison 2013/2014 :

– Une Raclette, du 5 février au 15 février 2014

– Regarde le lustre et articule, du 8 février au 2 mars 2014

– Nous avons les machines, du 16 février au 2 mars 2014

Site du Théâtre du Rond-Point.

 

Découvrez également la performance étonnante de Jean-Luc Vincent, dans le dernier film de Bruno Dumont, qu’on ne saurait trop vous conseiller d’aller découvrir en salle : Camille Claudel.

Consulter la fiche du film sur Allocine

 

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