Tous ceux qui tombent

Théâtre de la Commune

  • Date Du 21 au 24 et du 27 au 28 mai 2013

    Dans l’atmosphère brumeuse d’une matinée irlandaise, une vieille femme progresse, vacillante, en bordure de route. C’est que Maddy est en retard, très en retard, son mari arrive par l’express de midi trente, et la pauvre femme est encore bien loin de la gare.
Etendus dans des chaises longues aussi confortables qu’inattendues, les spectateurs de cette pièce « à imaginer » découvrent progressivement l’histoire d’un voyage, bien plus intérieur que spatial. Accédant à la demande de Beckett lui-même, Jacques Nichet s’est en effet refusé à toute représentation matérielle, et nous donne ainsi à vivre une puissante expérience de l’intériorité, de la vieillesse également.

 

Le rideau est tiré, et derrière lui personne n’occupe la scène. Personne non plus dans les rangées, pas plus que dans le public. Inutile de scruter l’obscurité, les personnages de cette courte aventure sont ailleurs, et seules leurs voix nous parviennent. A travers la plume franche et grinçante d’un Beckett insulaire, le spectateur accède progressivement aux pensées tout autant qu’aux paroles de la vieille Maddy. Il nous est aisé de comprendre la nausée éprouvée par l’auteur à la vue d’une mise en scène qui présentait des personnages de chair. Car enfin, ce qui constitue la force du travail de Nichet, c’est précisément la puissance d’évocation que l’absence de toute matérialité offre à la voix. Alors que l’accès aux pensées d’un être présent sous nos yeux aurait été ici d’un artifice pesant, la création exclusivement radiophonique de Nichet annule au contraire toute frontière entre l’énoncé et le pensé. Par la voix de Maddy, l’accès nous est donné à l’ensemble des idées qui traversent l’esprit de la vieille femme.

 

Ainsi plongés dans l’intériorité d’un être accablé d’angoisse et de tourments, le monde nous apparaît soudain comme une source exclusive d’agressions et de douleur. D’un malheureux sourire qui n’est rendu à ce fichu train qui n’arrive pas, tout devient objet d’inquiétude. Le flot est tel que les voix des autres personnages s’en trouvent de plus en plus difficilement perceptibles. De même que cette vieille Madame Rooney, notre attention se concentre bientôt sur le brouhaha intérieur, jusqu’à nous rendre avec elle sourds à la vie qui ne cesse pourtant de s’agiter au-dehors.

 

Pièce de la vieillesse et de la solitude, Tous ceux qui tombent nous offre donc l’occasion d’un étrange voyage sur les routes de l’âge, nous invitant ainsi à reconsidérer le regard posé sur les « anciens ». Si la réussite du projet entrepris par Nichet semble difficilement contestable, la scène qui clôture la pièce fournie une ultime preuve du pouvoir évocateur dont la voix se trouve ici pourvue: le simple sifflement d’un train, au loin, et toute la salle frémit.

 

Agnès Dopff

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