L’Après-midi d’un Foehn

  • Date Du 21 mai au 8 juin

L’Après-midi d’un Foehn, c’est comme un gâteau au yaourt. Prenez des ingrédients simples (des sacs en plastiques, du scotch, une paire de ciseaux, un parapluie et nombre de ventilateurs), vous les mélangez sur une scène circulaire, tel un gros chaudron dans lequel vous laissez le tout mijoter 40 minutes : vous obtenez un spectacle à la saveur inestimable, douce et sucrée comme l’enfance.

 

La compagnie Non Nova nous offre une proposition somme toute assez simple : se réapproprier les compositions d’un certain Debussy. Or, la grâce naît souvent de la simplicité, de ce geste simple non-reproductible car sincère et juste dans son mouvement premier. Tout le spectacle est résumé dans cette unique phrase. Phia Ménard, l’unique personne de chair présente sur notre proscenium circulaire, tel un Prospéro sur son île, transforme moult sacs inanimés en êtres doués de vie et de caractère. Pour orchestrer ce ballet de corps translucides et plastiques, ses instruments ne sont qu’un parapluie et deux baguettes télescopiques, et bien sûr un escadron de ventilateurs obéissant à ses ordres.

 

Une mise en scène virevoltante, qui ne me manque ni d’air ni de grandeur, car elle réussit à transformer une prouesse poétique et musicale en une performance, au sens où les théoriciens contemporains l’entendent. L’écriture de la dramaturgie, faite à partir d’improvisations en répétition, est sans cesse remise en cause et repensée dans le temps réel de la représentation. Les corps des acteurs, nos humanoïdes plastiques, valsent au grès de leur envies, au souffle du vent, dans cet instant T de la grâce qui n’a jamais été et ne sera plus jamais le même. Pour contourner une phrase de Joseph Danan dans son dernier livre, les corps faits de plastiques « sont là, ils sont, ignorants même de toute représentation ». Sommes-nous d’ailleurs toujours dans la représentation théâtrale ou dans une présentation des corps ?

 

Une question d’autant plus troublante, pour nous spectateurs adultes, que cette performance pour enfants répond au programme lancé par Deleuze concernant le théâtre post-dramatique: « Il s’agit de produire dans l’œuvre un mouvement capable d’émouvoir l’esprit, hors de toute représentation; il s’agit de faire du mouvement lui-même une œuvre, sans interposition; de substituer des signes directs à des représentations médiates, d’inventer des vibrations, des rotations, des tournoiements, des gravitations, des danses ou des sauts qui atteignent directement l’esprit » (1). Troublante, en effet, car l’Après-midi d’un foehn n’est rien d’autre qu’un défi lancé à la gravité et à la stabilité, il est mouvance la plus totale et partiellement incontrôlable. Les foehns, si nous acceptons de voir ainsi nos animés plastiques, nous émeuvent au plus au point, car ils atteignent notre esprit sans chercher à le contrôler, ni le briguer ; ils s’élèvent dans les hauteurs du théâtre pour nous surprendre et nous arracher à nos représentations terriennes.

 

La compagnie Non Nova nous astreint à devenir explorateurs de notre propre imaginaire en poussant à son paroxysme le théâtre post-dramatique par l’aphasie. Les enfants se laissent emporter au rythme des notes de musique, qui déverrouillent les portes de leur pensée. Les corps présents sur la scène en appellent non plus à la reconnaissance ou à l’identification mais à la projection. Par l’incompréhension que suscitent les personnages en plastique, l’enfant crée sa propre histoire, sa propre proposition figurale, pour user du vocabulaire de Jean-François Lyotard.

 

Tout au long de la pièce, les propositions d’interprétation fusent : « c’est ses enfants, non c’est une sorcière, oh un dragon, mais ils volent, … ». C’est toujours admirable de se rendre compte que les enfants sont des herméneutes inestimables. Nous constatons, sourire au coin des lèvres, la très grande réussite de ce spectacle en entendant les enfants débattre et discuter pendant le spectacle. La liberté d’interprétation est telle, que le spectacle se déroule d’une traite- fulgurance de la jouissance. Tels des junkies de l’imaginaire, nous voulons y retourner afin de pouvoir créer et réinventer de nouvelles histoires, comme nous savions le faire quelques années auparavant avec juste un morceau de bois et quelques brins d’herbe.



(1) Différence et représenté.

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