Ceux qui tombent

La Loge

  • Date Du 21 au 23 et du 28 au 30 mai 2013
  • Texte et mise en scène Camille Davin
  • Avec Tamara Al Saadi, Romain Blanchard, Flora Detraz, Florian Goetz
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Ceux qui tombent, c’est l’histoire qu’Ophélie tente de raconter sur le deuil de son frère, c’est le deuil lui-même qui pour se faire, doit être ressaisi par les mots. L’actrice se tient au centre d’un plateau de jeu circulaire qui s’apparente à son espace mental, cernée par les silhouettes drapées de blancs d’une multitude de meubles longilignes, comme autant de fantômes sans paroles. Son personnage prend la parole face au public qu’il a convoqué. Ses mots sont d’une simplicité et d’une franchise trop surprenantes pour ne pas suggérer derrière un effort d’application à dire clairement ce qui échappe à toute rationalité. La subtilité de cette pièce réside dans des décalages constants entre tentatives d’applications, de ressaisissement, et réalité de la maladie et de la mort qui échappent à toute emprise.

 

Ophélie semble relativement maîtresse de son récit, mais la douleur, si elle est éloignée, est pourtant bien là. Mettre de la distance en soi, jusqu’au dédoublement, c’est cela le début de la folie, ou du moins de la douleur folle. Cette expression de l’irrationnel d’Ophélie va prendre la forme de personnages fantaisistes qui vont tour à tour pénétrer sa scène mentale. Les souvenirs mêmes des personnes qu’elle a pu croiser, amis et amantes du frère, médecins et entourage bienveillant, vont se voir doter d’un comportement extravagant, travesti il semblerait par son imaginaire. Dans un coin du plateau, on découvre aussi la vidéo d’un visage projeté sur une boule de verre joue le rôle d’une double conscience un peu lassée de voir Ophélie s’obstiner à raconter son histoire, et pour cette raison n’hésite pas à l’interrompre régulièrement. Le procédé est troublant et à la fois comique, cette étrangeté apprivoisée rappelle certains dessin-animés ou plus généralement un imaginaire d’enfant. Comme si confronté à la mort de son frère, Ophélie en revenait finalement à la simplicité de ces images-là, peut-être celles qu’elle a partagées avec lui à l’époque où ils vivaient encore sous le même toit. Seul le fantôme de ce frère semble en fin de compte bien réel. Chacune de ses entrées est une véritable apparition. La fatigue de la maladie et l’indifférence se lisent sur le visage de l’acteur. Ce souvenir-là serait le seul qu’Ophélie ne pourrait réinventer ou chasser de sa mémoire.

 

Mais le passé n’est pas le seul à se glisser chez Ophélie. Dissimulé derrière un paillasson, un inquiétant inconnu attend sur le seuil de sa conscience de pouvoir entrer. Et comme Ophélie ne semble pas très disposée à le recevoir, il ne tardera pas à s’y introduire par effraction. « Je suis venu pour vous sauter, non, pardon, je voulais dire, pour vous sauver ! », corrige-t-il aussitôt. Le « voleur » est une figure ambiguë, un séducteur désespérée, maladroit et sans gêne, soit la pulsion de vie qui frappe à la porte d’Ophélie. Malgré tous les numéros auxquels il se livre pour approcher la jeune femme, il ne réussit pas à la séduire.

 

Ophélie s’obstine à regarder ce qui lui échappe. La scène de la visite à l’hôpital, avant la mort du frère, témoigne très justement de cela. Tableau absurde et désespérée qui parle de notre nécessaire aveuglement devant la maladie d’un proche, de nos tentatives de rassurer l’autre pour se rassurer soi-même. Sans écouter Pierre qui dans son fauteuil roulant déclare seulement avoir envie de dormir, sa sœur puis une femme de son passé font tour à tour leur show, jusqu’à exécuter une sorte de battle chorégraphique avec le fauteuil.

 

Ceux qui tombent aborde avec beaucoup de finesse les multiples problématiques du deuil. La prise de distance dans l’écriture et le jeu des acteurs permet de laisser une place importante à l’humour dans la pièce en même temps qu’elle réussit à suggérer très justement la difficulté d’Ophélie à se ressaisir de sa propre histoire à travers celle de son frère. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit, comment s’affirmer et vivre après avoir eu l’habitude de s’appuyer sur l’ombre d’un frère ?

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