Le journal intime de Benjamin Lorca

  • Date Du 16 au 26 mai

Ce journal intime c’est d’abord l’histoire d’un manque, d’un appel d’air qui bouleverse les certitudes de ceux qui restent.

 

Autour d’un lit vide, que le spectateur peut à sa guise investir de son imaginaire, de ses morts et de ses rêves à lui, des chaises sont disposées comme pour une veillée ou un rituel. Elles semblent attendre les vivants et les emprisonner dans le dispositif, les forçant à un retour sur eux-mêmes, à une inéluctable confrontation avec les rêves qu’ils se font d’eux-mêmes et du disparu. Au-dessus du plateau, les musiciens, comme des prêtres en chair(e), accompagnent le rituel, jettent des ponts vers l’invisible.

Un écrivain célèbre vient de mourir. Autour de lui pour le veiller, deux personnes se relayent et se confrontent : une ex-compagne, star de rock, et le petit frère, mal-aimé, qui a vécu dans l’ombre de son aîné et de la grande histoire qu’on raconte de lui.

 

Car c’est cela que raconte le spectacle : la façon dont on se raconte son histoire, les postures que l’on prend face à la vie, face au succès ou à l’échec, la petite musique de sa conscience, ou plutôt de son accommodement à la réalité. Les deux personnes rôdent autour du lit, partagés entre l’envie d’en savoir plus, (mêlée à la peur de se découvrir abject, peut-être, aux yeux du disparu) et la retenue, le respect dû aux morts. Des questions traversent le plateau : leur vie, qu’était-elle aux yeux du grand homme ? Son journal intime contient-il des mots pour eux ? Qu’a-t-il pensé vraiment, hors des histoires qu’il racontait, et de ses propres postures, hors de son rôle social d’écrivain à succès ?

 

Autour de ce lit, rôde le fantasme, le désir, le viol de l’intimité du mort pour enfin savoir, pour éclairer, peut-être, sa propre vie. Mais c’est aussi la menace de la fin des représentations sur lesquelles on s’est construit, des habitudes de pensée, complaisantes ou non, et le début, peut-être, d’un vertige trop grand pour soi.

Au-dessus du lit, un écran de cinéma projette des images de films en noir et blanc qui représentent poétiquement le disparu par le truchement d’images célèbres. A ces images connues, et reconnues (donc possiblement immortelles) se mêlent des images contemporaines (filmées en noir et blanc elles aussi), de l’ex-compagne et du petit frère, comme si à défaut d’avoir été immortalisés par la plume du disparu, ils étaient contraints d’exister par le viol de sa représentation, par une création par défaut, le re-montage d’une oeuvre originale.

Ce journal de l’écrivain disparu ce serait donc l’histoire de l’Autre, ou plutôt l’histoire que l’on voudrait que l’Autre, l’admiré et le mystérieux, ait écrit sur nous. L’existence, ou plutôt la représentation de son existence, à tout prix.

 

L’idée est belle, la musique l’accompagne plutôt bien, notamment dans ses passages électros ; elle marche quand la voix au micro se fait création sonore plutôt que rock dans lequel, hélas, on ne comprend pas les paroles par la faute d’une trop grande saturation.

C’est cela le défaut du spectacle : le rock, la folie n’y trouvent pas leur place, comme si l’extrême stylisation figurant le fantasme des deux veilleurs ne parvenaient jamais vraiment à incandescence, en d’autres termes comme si la posture ne parvenait pas jusqu’à sa distanciation. Le contraste ne se fait pas entre le monde du fantasme, et la fragilité, implacable, aberrante, de la vie.

Ainsi lorsque la réalité du mort arrive sous la forme d’un cercueil, seul objet de couleur dans un espace jusque là dominé par le noir et le blanc, l’impression de réalité et de vie s’effacent trop vite. Et le cercueil devient à son tour une abstraction, une image.

L’idée est belle donc, et la mise en scène est bien menée. Mais elle manque sans doute un peu de la folie qui nous guette chaque fois que notre fragilité nous est rappelée.

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