Gaëlle Bourges

G.Bourges, photo Matthieu Popovic

Gaëlle Bourges est une chorégraphe à l’univers atypique et aux inspirations hybrides, croisant la danse, le théâtre et les conférences d’historien de l’art.

L’association Os, créée en 2005 avec deux autres chorégraphes-danseuses (Monia Bazzani, Carla Bottiglieri), creuse la question de « l’image de soi » et de l’image du geste, et cherche à stimuler des croisements inattendus entre différentes approches d’investigation sur la corporéité et le mouvement, en interrogeant des domaines à la fois esthétiques, cliniques et politiques. L’association soutient le travail de Gaëlle Bourges depuis 2009, cette dernière s’entoure de collaborateurs réguliers pour ses créations personnelles, notamment Marianne Chargois, Alice Roland et Gaspard Delanoë. Elle a signé une dizaine de pièces depuis la fin des années 90, dont Je baise les yeux en 2009, La belle indifférence en 2010, En découdre (un rêve grec) en 2012, puis Le verrou (figure de fantaisie attribuée à tort à Fragonard) en 2013.

 

Je baise les yeux, créé pour le festival Anticodes en 2009, au Quartz à Brest, suite à la performanceSTRIP présentée lors de la « Nuit Blanche » d’octobre 2007, est une pièce performance qui donne à entendre/voir une expérience du striptease pratiqué par trois interprètes féminines (Gaëlle Bourges, Marianne Chargois et Alice Roland). Toutes trois se sont en effet rencontrées dans le même théâtre érotique parisien –le travail présenté trouve alors sa forme au gré des questions et des observations surgies de la pratique même. Dans le cadre d’une pièce/conférence « modérée » par Gaspard Delanoë, les trois femmes tentent d’élaborer par la parole et les gestes la possibilité d’une pensée réflexive, et de retracer la genèse de ce qui peut être fictionnel sur une scène de striptease du point de vue du regardé. Je baise les yeux est une expérience en « noir et blanc », sur le rien visuel, qui se rapproche de la performance en galerie d’art. Gaspard Delanoë pose des questions aux trois femmes d’une voix qui évoque à la fois le présentateur de France Culture et l’animateur TFI.

 

Les personnes avec qui la chorégraphe travaille ne sont pas toujours des danseurs, ces collaborateurs ont souvent un parcours artistique atypique et leurs activités diverses –études de littérature, traduction, comédienne/contorsionniste, performer (notamment dans de fausses campagnes politiques)– permettent au travail de se nourrir d’autres univers, d’acquérir une forme hybride très originale. Le focus se fait beaucoup sur le langage chez Gaëlle Bourges, il y a peu de danse dans ses pièces mais un point de départ visuel devenant par la suite verbal. La recherche n’est pas purement esthétique, elle interroge le Logos, et le besoin d’une articulation de la pensée par l’écriture et la parole. La recherche n’est pourtant pas intellectuelle, elle invoque le concret, dépèce l’intime pour le donner à voir. Cette sensibilité intime est offerte sans affect car articulée dans du langage parlé, laissant au spectateur la possibilité de se créer sa propre histoire par rapport à la vérité de ce qui lui est présenté. Il y a peu, voire pas, de séparation écriture/scène, cette relation intime entre les deux entités est visible dans chacune des pièces de Gaëlle Bourges.

 

La belle indifférence, créé dans le cadre du festival des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, construit un pont (langagier) entre récits du travail du sexe et histoire de l’art. La chorégraphe interroge, par le biais des Histoires de peintures de Daniel Arrasse (diffusées sur France Culture en 2004), l’histoire du nu occidental traditionnel, le nu féminin en particulier –qui « encombre » les murs de nos musées. La Venus d’Urbin d’un Titien, l’Olympia d’un Manet, ou encore Ingres et sa Grande Odalisque, ces nus posés là « en pâture » au regard des collectionneurs et visiteurs, des références à l’histoire de la peinture et à l’histoire du regard qui permettent de réévaluer –du moins réinterroger– les enjeux des travailleuses du sexe, ces femmes qui prêtent leur corps à la vue et au toucher pour de l’argent. Le rapport au langage, sans affect, permet de créer un décalage entre le sujet traité et la manière dont il est abordé, l’humour est la pierre d’angle du travail de la chorégraphe.

 

En découdre (un rêve grec), créé en 2012, invoque de nouveau l’histoire de l’art mais par le biais de l’Antiquité grecque, pour questionner la crise (grecque) moderne et nos rapports intimes à la masculinité et féminité par le biais de codes sémiotechniques. L’après-midi d’un faune dansé par Marianne Chargois met en lumière nos liens à la sexualité et aux catégories de genres. La pièce est une invitation personnelle (chacun étant invité à trouver la sienne) pour chercher à comprendre comment on se définit, sous quels codes ou empreintes sociales, et comment ses (auto)définitions induisent une certaine façon de danser ou de ne pas danser. Pour cela, Gaëlle Bourges a posé des questions à ses collaborateurs à partir des listes de codes sémiotechniques, leurs réponses spontanées ont alors été enregistrées en studio et retranscrites sur scène. Voir la critique de la pièce ICI pour plus de précisions.

 

Chaque projet à son processus propre, il n’y a pas de forme prédéfinie dans le rapport au travail chez la chorégraphe, seulement un lien fort au texte et à l’écriture pour tenter de définir le geste intime.

 

Sa dernière pièce, Le verrou (figure de fantaisie attribuée à tort à Fragonard), créée en 2013, est un long récit continu d’un homme assis à une table, racontant comment il a reçu, pendant quelques temps, des cartes postales anonymes toutes figurant Le verrou de Fragonard. La pièce s’apparente à une intrigue fantastique et se définit comme un tableau, un dispositif à regarder, montrant un narrateur au premier plan tandis que trois femmes apparaissent lentement au second plan pour dresser, à l’insu de celui qui parle, la scène du tableau de Fragonard, et évoquer son paysage mental. La pièce fait à nouveau un détour par l’histoire de l’art (avec des références à Histoires de peintures de Daniel Arasse et à l’émission Palettes d’Alain Jaubert)– pour soulever des problématiques contemporaines, en particulier des résonances entre le climat politique perturbé du XVIIIe siècle et les révoltes qui grondent dans la rue de nos jours.

 

Le verrou (figure de fantaisie attribuée à tort à Fragonard) se joue les 22, 23 et 24 mai 2013 au Théâtre Le Colombier à Bagnolet (93), dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis.

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