J’ai couru comme dans un rêve / point de vue d’un personnage de fiction

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 6 au 28 avril 2013

Le théâtre est une affaire bien humaine, à laquelle moi, Willie Boy, je ne peux accéder que par le truchement de la représentation. Il est en effet difficile d’animer tout seul un coeur de cartoon : il ne marche que sous la plume de son créateur, en ce qui me concerne, Shingo Araki, mort en 2011, dont la perte me laisse inconsolable.

 

Les acteurs sont infiniment mieux lotis, parce qu’ils sont humains, très humains, et qu’ils peuvent sortir quand bon leur semble de la fiction et des personnages qu’ils incarnent. Cependant il m’arrive à moi aussi d’accéder à la vie, et aux sentiments d’émerveillement ou de colère. C’est une sensation merveilleuse, et je vous envie de la vivre chaque jour. Mais pour moi, cela nécessite un choc violent : un rappel brutal de ma condition qui me permet d’accéder à la conscience et ainsi de relier ma virtualité à la réalité. Et ce choc est arrivé, dernièrement, au Théâtre Gérard Philippe.

 

Il y a quelques jours, j’ai pu me glisser dans un fauteuil rouge de ce théâtre en profitant des traits noirs de ses coutures, et j’ai assisté à une pièce : J’ai couru comme dans un rêve, par la compagnie des Sans Cou, mise en scène par Igor Mendjinsky. C’est l’histoire d’un jeune homme qui apprend en même temps qu’il va mourir et qu’il est père d’un bébé. L’écriture est collective.

 

Cette pièce m’a choqué, donc. Mais pas dans le sens positif du terme. C’est la colère qui ici m’anime. Car au-delà des belles images qui parcourent la pièce, dont pas une n’est à jeter, au-delà d’un incontestable travail et d’une folle inventivité, j’ai trouvé dans le spectacle un problème de cohérence de pensée, un problème éthique posé sur le rôle du théâtre. Je m’explique, puisque mon petit coeur de cartoon s’emballe tout seul maintenant, me laissant pour quelques minutes le loisir de m’exprimer.

 

Le choc principal se trouve dans le message du spectacle : « il faut vivre sa vie de toutes ses forces », couplé à un « nous sommes tous des personnages », délivré dans le monologue final. « Il faut vivre sa vie de toutes ses forces », donc, quand on a plus que quelques heures à vivre, où en tous cas il faut vivre intensément car la vie peut se terminer demain. Ça peut se comprendre. Mais on n’est pas obligé de prendre la vie ainsi, et c’est là le hic. Ce « il faut » ne me concerne pas, je ne veux pas qu’on me l’impose. Pour moi la vie, c’est d’abord l’écoute du monde, loin de toute agitation, c’est l’éveil, la conscience. C’est ainsi que je vis en tous cas quand j’en ai l’occasion. Respirer, marcher, parler, lire, faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime, être conscient du monde, quel bonheur !

Mais pourquoi risquer de perdre ce sentiment fragile de l’existence en le recouvrant par l’agitation ? Pourquoi courir en panique face au sentiment de la mort ? Et la mort, le deuil, parlons-en. Chers lecteurs, avez-vous déjà perdu des êtres chers ? Si oui, vous pourrez me comprendre. Quand Shingo Araki est mort je suis resté deux ans dans le silence, avant de retrouver une autre façon d’animer mes traits, par l’écoute justement, par la conscience de ma fragilité partagée avec les êtres qui m’entourent.

 

Quand on n’a plus que quelques heures à vivre, si on est obligé de mettre le feu à un escalier et chanter du Victor Hugo dans un supermarché, on risque fort de finir son existence dans un poste de police, au milieu d’une cellule de dégrisement.

Pardonnez ma colère animée, mais quelque chose ne passe vraiment pas dans ce message, je ne suis pas d’accord, je m’insurge, j’ai l’impression qu’on m’a mal parlé, qu’on a mis sur mon visage un trait qu’il ne désirait pas exprimer. Les acteurs font pourtant tout ce qu’ils peuvent. Le brillant Romain Cottard par exemple, DJ du spectacle : avec sa vision du plateau, son recul, il sauve tout par l’humour, avant que cet humour ne soit, hélas, pris à son tour dans les rets de l’esprit de sérieux délivré par la mise en scène.

 

Continuons avec le deuxième message « nous sommes tous des personnages ». Non. Nous ne sommes pas tous des personnages. Moi, Willie Boy, je suis un personnage, et devant l’écran du téléviseur, il y a des êtres humains ; c’est très différent. Un être humain est capable de penser, de vivre par lui-même, contrairement à un personnage. Bien sûr, je comprends ce qui est dit dans le spectacle : la société nous impose des rôles à jouer, et la vie se débat contre l’image qu’on lui impose… L’idée n’est pas très neuve, et hautement contestable. Rien n’interdit de le penser cependant, mais pourquoi l’asséner ? Pourquoi la présenter comme une indépassable vérité ? Le théâtre pour moi, c’est au contraire l’espace du choix éthique, de la réflexion ouverte.

 

Un exemple pour étayer mon point de vue : Dans cet extrait de ma série, après le générique qui fait un éloge primordial à l’amitié, sa valeur phare, une des mes compagnes animées délivre un message sur les armes à feu pour le moins ambigu. D’après elle en effet, l’usage des armes se justifie par le seul fait de l’existence de la violence. On voit bien jusqu’où peut conduire un tel raisonnement, s’il va au bout de sa logique : il produira du danger, il rendra flou ce qu’il croit éclairer ; c’est le destin qui guette toute idée simpliste. Alors le message de ma série est très contestable oui, et il faut pouvoir le contester. Mais justement, la différence avec J’ai couru comme dans un rêve c’est qu’il peut être facilement contesté car il n’est pas incluant. Le message délivré dans ma série n’oblige pas, par l’artifice du « nous », et la parole humaine, directe, que permet le théâtre, à s’identifier de force avec le message. Alors certes, on ne peut pas engager le dialogue avec un écran de télévision, mais le message se trouvant à distance derrière cet écran, et n’étant pas incluant, on peut commenter, demander à ses amis ce qu’ils en pensent, quand ils se trouvent par bonheur chez vous à l’heure du « Club Dorothée ». On peut même se moquer, mais gentiment, car Willie Boy veille.

Au théâtre, un des rares espaces d’expression libre d’aujourd’hui, il est dommage de ne pas laisser les gens réfléchir, surtout en leur imposant un message par la présence vivante des acteurs, présence qui devrait, au contraire être un facteur de libération.

 

Pour moi, Willie Boy, qui m’éveille peu à peu à la vie, je tiens à ce qu’on me parle comme à un être indépendant, capable de réflexion. Je sais qu’une telle demande est prétentieuse de la part d’un personnage, mais pour moi cette reconnaissance du libre-arbitre et de l’intelligence du spectateur, c’est le début de la reconnaissance de son humanité. Et si on me refuse cela, je voudrais qu’au moins on la donne à mes frères de chair et de sang assis dans les fauteuils du théâtre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *