J’ai couru comme dans un rêve

Théâtre Gérard Philipe

  • Date Du 5 au 27 avril 2013
  • Compagnie Les Sans Cou
  • Mise en scène Igor Mendjisky
  • Avec Clément Aubert, Romain Cottard, Paul Janson, Eléonore Joncquez ou Camille Cottin, Arnaud Pfeiffer, Esther Van Den Driessche et Frédéric Van Den Driessche
j'ai couru comme dans un rêve

Les questions de la brochure donnée avant d’entrer dans la salle, qu’on lit de manière éparpillée avant que le spectacle commence sont alléchantes : en somme, pourquoi le théâtre (encore, à notre siècle) ? question que comédien et spectateur se posent à chaque représentation ; et pourquoi l’ennui ? et comment le contrer, qui devrait beaucoup à « la répétition du même spectacle tous les soirs » ? C’est la problématique dont nous est peu après dévoilée la réponse : « un théâtre en mouvement, un théâtre de l’inattendu, un théâtre en rupture, incontrôlable, un théâtre vivant ! ».

 

La vraie réponse se trouve sur scène. Du mouvement il y en a : c’est un théâtre baroque, parfaitement contemporain et exactement total, qui a absorbé le cinéma (merveilleuse mise en scène du lit en plongée) la danse, la peinture, la poésie, la musique populaire… Autant que de la vie, qui tient à l’énergie des comédiens, à la complémentarité de leur tempérament, au rythme : alternance bousculée du comique et du tragique, chacun nourri du bruit et de la furie shakespeariens, baroque on l’a dit, avec cette emphase propre au genre (qui, à certains instants tragiques, prend le risque, par l’accumulation des moyens, de tourner à l’exagération et au pathétique, de perdre des yeux la justesse du c’est ça vers quoi chaque comédien dit tendre).

 

LA MÉCANIQUE DU HASARD

 

Le processus d’écriture de la pièce est passionnant : les comédiens (écrivains, chanteurs, danseurs ou musiciens par ailleurs) discutent pendant plusieurs semaines et construisent à partir de leurs « préoccupations d’aujourd’hui, de [leurs] histoires personnelles » une matière transformée en théâtre grâce aux « improvisations faites au plateau ». C’est l’idée, le sillon du hasard au théâtre, de l’inattendu à faire survenir dans un cadre si étroit que pour l’atteindre il faut que les bords s’élargissent, se détendent, se fracturent.

 

Tout commence comme si on assistait à l’improvisation d’une pièce, à sa répétition. Les spectateurs sont toisés par les comédiens, les comédiens attendent une participation spontanée d’un membre du public. Surprise générale. Où se trouve le théâtre si la vie est partout ? On se prend à imaginer des comédiens assis dans la salle. Mais passé cet étonnement premier, passée la puissance des premiers basculements émotionnels, où la tristesse est coupée nette par un effet comique, et qui visent à conjurer l’ennui, c’est bien une mécanique que l’on discerne et qui, la durée faisant, estompe les émotions confortables du spectateur. Jusqu’à ce qu’à la fin on en arrive à prévoir la rupture comique dans le texte tragique.

 

La scène de Feydeau qui surgit dans le fil de la mise en scène est alors moins un contre-exemple qu’une référence, car la mécanique de Feydeau, jouant du rythme, des effets attendus, et dont on pensait que les comédiens se moquaient en la repoussant, cette mécanique est finalement à peine moins visible dans la pièce qui voulait pourtant s’en échapper. Peut-être parce que le théâtre est forcément mécanique, qu’à l’instant même où le texte est écrit, à l’exclusion des autres possibles, le hasard est absent, l’incontrôlable chorégraphié et l’inattendu prévisible.

 

L’ILLUSION COMIQUE

 

Alors on est un peu floué. Ce qui se voulait un théâtre de rupture est une belle continuité. Il est une phrase dans le monologue d’hommage du neveu à son oncle où il est dit qu’il a toujours parlé avec les mots des autres. La pièce ne fait pas autre chose, qui invite Shakespeare et Feydeau, cite Hugo et Matisse, rencontre Marlon Brando et Marilyn : un florilège cohérent de références parodiques, qui trame cette histoire au fond banale d’un homme jeune qui apprend être atteint d’une tumeur foudroyante et dont on croit savoir qu’il mourra à la fin du spectacle. Demeure le détour par l’imaginaire (artistique), que permet la maladie et son délire, décloisonnant le passé du présent et le rêve de la représentation, montrant moins que nommant le sublime et la grâce du quotidien.

 

On est un peu désillusionné car ce qu’on croyait être la vie, avec son hasard, n’est finalement que du théâtre sans improvisation. Le monologue final l’explique clairement : tous nous levons chaque matin au début d’une nouvelle journée de travail, comme le comédien qui chaque soir, se croyant vierge de la représentation de la veille (paradoxe d’un travail pourtant censé rester « ouvert et en mouvement jusqu’à la dernière représentation ») joue une nouvelle fois son rôle. Mais l’illusion n’est pas coupable comme elle est l’essence même du théâtre. Et c’est peut-être grâce à elle qu’on a cru, qu’on peut croire encore la vie et le théâtre si proches. Et répondre alors comme une boutade aux questions de la brochure, si tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir, tant qu’il y a de la vie il y aura du théâtre.

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