Ivanov Re/Mix

Théâtre de Vanves

  • Date Mars 2013
  • Texte Anton Tchekhov
  • Mise en scène Armel Roussel
Ivanov

Lorsque, dans le cadre de la rubrique Contrepoint,  la rédaction du Souffleur m’a proposé d’assister à cette pièce pour en écrire une « critique » j’ai bien sûr accepté, plein d’enthousiasme bien que ne sachant pas ce à quoi j’allais assister. Plein d’enthousiasme à l’idée de devoir écrire un papier à propos d’un spectacle que je n’avais pas choisi et au sujet duquel j’avais fait le choix de ne pas me renseigner : préférant ainsi réfléchir aux possibilités d’émergence du goût offertes depuis le lieu spectacle, ici le Théâtre de Vanves et depuis le spectacle lui-même.

L’intérêt du projet-partenariat Le SouffleurImplications philosophiques repose en la place qu’il accorde à celui qui y participe : le spectateur, néophyte curieux ou amateur, modifie son « art » d’être spectateur. En effet, habitué à choisir ses spectacles d’une manière lui étant propre, il ne le fait ici ; n’ayant l’habitude d’écrire à leur sujet, ici il le doit. C’est alors qu’il interroge ou re-interroge son goût et sa manière de goûter.

De plus cette volonté, plus politique, de bousculer les modalités de la parole critique et ce souci d’interroger les fondements de la légitimité aux dires en matière de « jugement » artistique  me semblent de première importance.

 

Je n’opterai donc pas ici pour le regard du critique théâtral,  davantage pour celui d’un spectateur assidu et curieux au regard quelque peu déformé par des études philosophiques et sociologiques.  Ce regard déformant m’a transformé en un spectateur pensant intimement que pour vivre pleinement une « expérience » artistique, des conditions sont nécessaires. Ce que des sociologues comme Sophie Maisonneuve ou Antoine Hennion nomment des « objets médiateurs ». Dans cette perspective  le goût devient une émergence. En un mot, et pour reprendre la formule de Sophie Maisonneuve, le goût résulte d’une rencontre entre des dispositifs (des objets médiateurs, techniques, matériels, discursifs) et des dispositions individuelles. Et cette rencontre prend la forme d’un « art de faire » qu’élabore l’amateur.

Réussir une expérience esthétique ne peut se résumer au fait d’aimer ou de ne pas aimer un spectacle. Ce dont il s’agit avant tout est de pouvoir en dire quelque chose, pouvoir émettre et former un jugement de goût. Compris depuis ce regard le jugement esthétique  se comprend comme une activité réflexive, qui pour être « juste » (si cela a un sens), pertinente et stimulante ne peut s’élaborer, se développer sans un minimum d’appuis, de connaissances, de ressources : le goût en effet se déploie comme un « art de faire » complexe, une émergence qui, pour advenir et se « stabiliser » plus ou moins, a besoin de « dispositifs » précis et de la réflexivité du spectateur sur son propre goût.

 

Ainsi les remarques qui vont suivre sont à considérer, dans un premier temps, comme une lecture du spectacle depuis l’expérience qui nous est donnée à vivre, et comme un réflexion sur la possibilité d’émergence du jugement esthétique qui  en découle. Dans un second temps je me montrerai réflexif quant à mon goût tout en gardant en tête que le lecteur n’à que faire de savoir si j’ai ou non aimé ce spectacle. Tel n’est pas l’enjeu.

 

 

Le choix du spectacle :

Le choix d’une salle comme le mode de sélection d’un spectacle participent activement de notre rapport à celui-ci. Pour le cas présent le fait de ne rien choisir fut essentiel.

De plus, connaissant et appréciant d’ordinaire la ligne artistique du Théâtre du Vanves mais n’ayant pas choisi le spectacle et ne connaissant que peu Tchekhov, encore moins le metteur en scène, c’est donc vierge de tout a priori que je me suis rendu à Ivanov Re/Mix. Je n’ai pas cherché à préparer le spectacle, à me renseigner sur la nature de ce que j’allais voir. J’ai simplement fait confiance, « joué le jeu ».

 

 

Les médiations proposées :

Arrivé un peu en avance j’observe le public (composé pour beaucoup de jeunes), qui semble se connaître et les personnes viennent en groupe, je remarque la présence du directeur de la salle et lis les critiques affichées sur le mur. Je commence à me faire une idée de la pièce. Dans l’ensemble plutôt positives les critiques mettent bien souvent en avant la créativité, l’originalité du dispositif scénique, la place du spectateur et le plaisir qui en découle, l’aspect décousu, l’ennui parfois. Beaucoup soulignent l’importance de la scène finale. Je remarque aussi des allusions à Desplechin ou au chanteur Arnaud Fleurent Didier.

La feuille de salle (non distribuée) en main je lis, c’est assez bref et allusif, trop sans doute. Le caractère psychologique d’Ivanov est présenté. C’est un « monsieur tout le monde » qui n’est « ni un salaud, ni un héros », qui est « à la fois beau et lâche, honnête et injuste, drôle et amer ». Je m’attarde sur cette phrase du metteur en scène :

« une comédie et une tragédie dont (…) l’écriture (…) capte la vie, la présente plus qu’elle ne la représente et ne la joue pas. »

Une comédie ? Car à l’origine cette pièce en est une, elle devient une tragédie dans la deuxième version écrite par Tchekhov. La mise en scène ne choisit pas entre ces deux versions, y circule bien au contraire. Cette mise en scène, aussi, préfère capter et présenter plutôt que représenter. Il s’agirait donc de mêler les registres pour « coller » le plus possible à la vie, d’introduire de la vitalité là où, si je comprends bien, la représentation viendrait l’interdire. L’approche d’Artaud contre celle de Brecht, en somme ?

Une autre idée retient mon attention : le metteur en scène de cette pièce comprend sa démarche artistique comme relevant d’un « travail de recherche populaire. » Sans trop avoir compris ce que cela signifie précisément c’est avec le regard informé (assez peu) par ce que je viens de lire que j’entre dans la salle.

 

 

Le dispositif scénique, l’implication du spectateur :

Le public se retrouve comme immergé dans une soirée entre amis, une chanteuse et un musicien pour la musique disco et la tonalité, un verre de vodka à la violette nous est distribué à l’entrée, pour l’ambiance. Pour cadre un décor assez simple, mais un complexe dispositif scénique. Ivanov/Nicolas écrit son sentiment de perte. Tout le monde le dérange, il cherche à écrire, se pense et se vit en artiste.

 

La première chose marquante est la remise en question du dispositif théâtral de base et de ses principes : la séparation entre la scène et le public disparaît. En pleine lumière ou en plein noir nous sommes avec les comédiens. La frontière entre personnage de théâtre et personne réelle se voit également brouillée.

Sorte de pivot et de lien entre le public et les acteurs – le metteur en scène, installé à droite, qui, lorsqu’il ne s’enfile pas de la vodka à la violette, lit le texte joué comme si nous assistions aux répétitions ou bien encore intervient dans la pièce mais, là encore, d’une manière toute particulière : au service de ses « acteurs » personnages comme du public, il fait le service (vodka à la violette, donc, ou cornichons que finalement les acteurs ne veulent pas). Il se voit régulièrement interpellé par « ses » comédiens.

Cette pièce déborde d’humeurs, varie les tons et les registres. Mais c’est bien l’humour qui domine, un humour comme un recours, comme pour échapper à la tragédie qui toujours pèse sur Ivanov, l’homme ordinaire, donc.

 

Ce complexe dispositif théâtral témoigne d’une réelle réflexion sur les enjeux d’un théâtre d’aujourd’hui. Il invite à penser les manières dont les grands textes de la tradition peuvent encore faire sens et vivre à travers nous, pour nous. Voilà pourquoi Ivanov se prénomme également Nicolas, prénom de l’acteur.

De plus la place du créateur se voit assez justement questionnée, le metteur en scène n’est pas le maître de la création. Une hypothèse explicative ? La création serait œuvre collective.  À cette place que se donne le metteur en scène s’ajoute le deuxième tableau – lorsque les acteurs « travaillent » autour d’une table en buvant beaucoup d’alcool –  : la création devient un résultat toujours incertain et différé mais qu’importe tant c’est l’idée de troupe qui l’emporte.

 

Peut-être doit-on rapprocher cette réflexion sur la place du spectateur au sein de la démarche créatrice des réflexions développées par Jacques Rancière, (Le spectateur émancipé, Le partage du sensible) ?  Est-ce le sens qu’il convient de donner à la notion de « recherche populaire » ?

 

 

Critique, « réflexivité » :

À l’issue de la représentation, de l’immersion devrais-je écrire, le premier sentiment fut celui d’avoir été le spectateur d’une mise en scène brillante et bouillonnante, c’est-à-dire œuvre d’un metteur en scène (et d’une équipe, donc) cultivé, sachant faire, créatif, s’étant nourri et ayant digéré bien des genres différents : du théâtre classique au cinéma muet en passant par les séries télévisées.

Mais d’importantes et lourdes questions persistent : l’une, issue du parti pris expliqué précédemment : pourquoi donc y aurait-il plus de vie et de vitalité dans le refus de la représentation ? Les autres – toujours les mêmes au sortir de bien des créations de théâtres contemporains – : pourquoi donc si peu d’écriture littéraire ? Pourquoi un texte si plat, littérairement si faible et pauvre ? Touchant, fragile ? Sans doute ; et en cela le morceau France Culture d’Arnaud Fleurent Didier que chante Nicolas/Ivanov est parfaitement choisi. Portrait d’une génération curieuse et cultivée, se rêvant en artiste, mais perdue, le texte est touchant mais peu écrit, si peu. Absence également d’un schéma classique de narration théâtrale. Non plus de texte éclatant se suffisant à lui même. Reste une sensation, un sentiment de correspondance entre Ivanov et nous. Mais a-t-on appris sur nous, avons-nous été élevés ?

C’est pourquoi je ne peux que m’étonner de la référence faite à Desplechin par un critique. Si l’on peut certes déceler des points communs (la variation et le télescopage des registres, l’importance de l’humour, l’impression d’être face au portrait d’une génération) des différences majeures rendent le rapprochement étrange : d’une part l’importance de l’écriture et de la langue chez Desplechin, et d’autre part, son choix de la représentation, de la théâtralisation, de la distanciation afin de créer comme une sur-réalité qui, d’une certaine manière, serait plus vraie que le réel même.

Si une analogie cinématographique devait être faite c’est le cinéma de Jean-Luc Godard qu’il faudrait convoquer (il y est d’ailleurs fait explicitement référence via un livre posé sur une table) : fulgurance, érudition, flux incessant d’images, usage massif de citations et de références, spontanéité (au risque de sonner faux), éloge de l’intention, de l’essai, de la quête. D’ailleurs Nicolas/Ivanov n’a-t-il pas quelques ressemblances avec Ferdinand/Pierrot du film Pierrot le fou ?

 

Ces quelques réflexions eurent pour objets et enjeux de souligner l’importance des dispositifs ou « objets médiateurs » dans le processus de formation du goût compris comme une émergence.

Par ces quelques lignes j’ai voulu présenter l’influence qu’eurent les dispositifs sur ma capacité à goûter comme sur la nature du jugement de goût ici proposé.

Ce texte aurait pu être tout autre  si, à titre d’exemples, j’avais choisi de me rendre à cette pièce de théâtre car des amis me l’avaient conseillée ou une émission radiophonique m’en donna l’envie,  ou bien si j’avais préféré m’y rendre avec des amis amateurs de théâtre ou encore si la feuille de salle avait été plus étayée, précise et informative et si choix fut fait de ne pas afficher de critiques.  Tous ces éléments participent à l’élaboration d’un goût, et permettent (plus ou moins) à l’amateur d’exercer sa réflexivité.

Ces quelques réflexions ont pour objectif d’inviter le critique théâtral à  questionner davantage qu’il ne le fait le rapport entre les dispositifs mis en place et les dispositions de celui qui s’apprête et se prépare à goûter une œuvre esthétique. De ces réflexions les institutions culturelles peuvent tirer grand enseignement quant à leurs objectifs de démocratisation de la culture.

 

François Carrière Montjosieu, dans le cadre du partenariat Le Souffleur – Implications philosophiques

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